Quelque chose d'encore impensable ces derniers mois est en train de transformer les États arabes du Golfe. Après les frappes des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, les dirigeants de Téhéran ont riposté en visant directement ces pays. Pas moins d'un millier de projectiles et de drones ont été lancés contre eux depuis le début du conflit, sur des cibles qui ne se sont pas limitées aux installations américaines : des hôtels de luxe, des infrastructures pétrolières et des usines de dessalement ont été touchés. Dans le même temps, le détroit d'Ormuz, principale artère d'exportation mondiale et voie de transit vitale pour ces États, est fermé. Et comme l'ont révélé plusieurs médias américains cette semaine, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis auraient mené séparément des frappes contre l'Iran en représailles. Si c'est un signal fort que ces pays arabes ne comptent plus se laisser faire, les deux États gardent malgré tout des canaux de communication ouverts avec l'Iran, dans l'espoir d'éviter une escalade régionale incontrôlable.
La fin du modèle « Dubaï » et le moment khaldounien du Golfe
Malgré cette disruption brutale et multiple, la région maintient l'apparence d'un « business as usual ». La persistance de ce mot d'ordre témoigne des efforts considérables déployés par les États de la région pour maintenir à tout prix leur image si durement gagnée de Luxembourg ou de Liechtenstein du Golfe. Les nombreux instagrameurs et influenceurs installés dans la région, souvent venus d'Occident, sont priés de passer sous silence les bouleversements liés à la guerre.Â
Mais n'en déplaise à ces riches États golfiques, les crises se multiplient. Et il devient de plus en plus difficile de fermer les yeux face à une telle réalité.
Sur le plan extérieur, les difficultés ne cessent de s'accumuler, créant un double piège : l'Iran, auquel ces États avaient longtemps tendu la main ou avec lequel ils avaient tenté de ménager des canaux de médiation, multiplie les agressions ; les États-Unis, de leur côté, ont démontré qu'ils n'étaient plus cette puissance garante de la sécurité régionale, Donald Trump ne prenant même pas la peine de prévenir ses alliés en amont de l'assaut contre Téhéran.Â
L'inquiétude se double désormais de divisions internes croissantes qui ont éclaté au grand jour le 28 avril, lorsque les Émirats arabes unis ont quitté l'OPEP — une prise de distance significative vis-à -vis de la puissance dominante de la péninsule arabique. Depuis des années, la politique pétrolière constitue en effet un point de friction majeur entre Abou Dhabi et l'Arabie saoudite : les Émirats privilégient une stratégie de maximisation de leur production — qui consiste à vendre autant que possible tant que la fenêtre fossile reste ouverte — tandis que l'Arabie saoudite cherche à maintenir des prix élevés sur le long terme, quitte à restreindre la production des membres de l'OPEP.
Tout cela contribue à briser la renommée et le lustre d'une région devenue, en quelques décennies, la vitrine d'un capitalisme aussi débridé que pourvoyeur d'innovations rapides. Cette réussite reposait néanmoins sur une condition fondamentale : une stabilité et une sécurité absolues — une image soigneusement construite et entretenue par les élites dirigeantes.Â
Une phrase a cristallisé ce modèle : « il travaille au Khalīj » — le mot arabe pour désigner le Golfe. En Égypte, on l'entendait dans toutes les couches de la société, des ouvriers du bâtiment aux ingénieurs hautement qualifiés. C'était une formule d'admiration. Elle signifiait que ces hommes et ces femmes avaient réussi : partis d'une Égypte pauvre, ils accédaient à des salaires élevés, vivaient dans un environnement proche du paradis et pouvaient soutenir financièrement leurs familles restées au pays. Les compétences venues d'Égypte, de Syrie, du Liban ou de Palestine ont joué un rôle clef dans cette transformation du Golfe. Tout cela bien avant que les stars européennes et, surtout, les influenceurs, ne s'installent à Dubaï ou à Abou Dhabi, avant que les jeunes Européens ne portent des maillots floqués Qatar Airways, et avant que les Émirats ne deviennent des aquariums touristiques scintillants, où les gratte-ciels futuristes le disputent aux friandises virales, comme le « Dubai Chocolate ».
Les États-Unis ont démontré qu'ils n'étaient plus la puissance garante de la sécurité régionale.
Asiem El Difraoui
Cette image patiemment construite est aujourd'hui profondément fissurée par le conflit en cours, peut-être de manière durable.
« Les états du monde et des nations varient », écrivait le grand penseur arabe Ibn Khaldoun, dans la Muqaddima. Rarement cette intuition n'a paru aussi actuelle qu'au regard des transformations à l'œuvre dans le Golfe. Derrière l'image de stabilité et de puissance que ses monarchies veulent projeter, la création d'une nouvelle architecture de sécurité semble essentielle à la survie du modèle économique des États du Golfe et, par extension, au bon fonctionnement de l'économie mondiale. Elle relève d'un « grand jeu » d'une extrême complexité, inscrit dans la longue durée de la région, auquel l'Europe doit participer.
Un choc économique à plusieurs échellesÂ
Pour les États arabes du Golfe, la perturbation des exportations et des chaînes logistiques par la fermeture du détroit d'Ormuz, via lequel transitaient environ 20 % du pétrole mondial, entraîne un net ralentissement économique, une pression budgétaire accrue et une hausse des coûts.
Certains États font face à des contractions du PIB (jusqu'à −4 à −6 % selon les estimations), tandis que les prix alimentaires et logistiques ont fortement augmenté (jusqu'à +100 % dans certains cas). Parallèlement, la confiance en berne des investisseurs, couplée à une fuite des cerveaux étrangers, fragilisent des secteurs clefs.Â
De manière plus cruciale encore, comme le souligne Michael Köhler, ancien diplomate pour l'Union européenne et fin connaisseur du Golfe : « le conflit actuel met gravement en danger non seulement la stabilité régionale, mais aussi les efforts de diversification économique cruciaux des États du Golfe, déjà engagés dans la perspective de la fin de la rente des hydrocarbures et d'un monde post-carbone ».
Pour l'Iran, l'impact est encore plus sévère, avec une inflation élevée (40–60 %), qui se conjugue à une dépréciation de la monnaie et à une chute des exportations pétrolières, aggravant donc la crise économique structurelle du pays due aux sanctions.

Pour d'autres pays de la région, comme l'Égypte et le Pakistan, les effets sont particulièrement lourds : la hausse des coûts d'importation s'ajoute à une baisse des transferts de travailleurs expatriés dans le Golfe, qui représentent une part essentielle des revenus extérieurs : plus de 30 milliards de dollars par an pour l'Égypte, environ 25 à 30 milliards pour le Pakistan. Cette manne financière que représentent les riches pétromonarchies est en effet menacée par une redirection de ces capitaux au profit d'une probable course à l'armement, en vue d'une architecture sécuritaire renforcée. Il en va de même sur d'autres continents : ainsi l'annulation par les Saoudiens du contrat d'échanges avec le Metropolitan Opera de New York, auquel ils devaient verser des subventions de près de 200 millions de dollars, n'a rien d'anecdotique. Elle augure de plans d'investissements économiques bien plus modestes.
Ce resserrement ne se limitera pas aux institutions états-uniennes ou européennes : il risque de compromettre des projets régionaux aussi cruciaux que la reconstruction de Gaza, Donald Trump lui-même comptant sur des financements saoudiens et émiratis pour bâtir sa « nouvelle Riviera ».
L'avènement d'une nouvelle architecture de sécurité
Le conflit actuel met en évidence la nécessité pour les États arabes du Golfe de se protéger. Si l'opposition fondamentale entre l'Iran et les États arabes a longtemps structuré la région, il existe également des dissensions au sein de ces pays. Ces dernières s'expriment en particulier dans le Conseil de coopération du Golfe (CCG), fondé en 1981, et conçu comme un instrument intergouvernemental au service de l'union régionale, tant sur le plan politique et économique que militaire. Aujourd'hui composé de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Bahreïn, du Koweït, d'Oman et du Qatar, le CCG est né au cours de la guerre entre l'Iran et l'Irak, principalement pour permettre une coopération sécuritaire. Pendant plus d'une décennie, le Conseil a reflété des intérêts communs autour desquels il était relativement aisé de s'unir. Si Oman avait opté pour la neutralité dans le conflit , les cinq autres membres ont ainsi tous officiellement soutenu l'Irak. Puis, lorsque celui-ci a envahi le Koweït en 1990, ils se sont ralliés à la défense de ce dernier, en rejoignant la coalition militaire menée par les États-Unis, qui a expulsé les forces irakiennes, en 1991.
L'équilibre émirati
D'autres divisions persistent aujourd'hui. Malgré leurs rivalités, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït et le Qatar ont en commun d'être des États relativement récents dans leur forme actuelle. Jusqu'au début du XXe siècle, ils consistaient en de petits ports vivant du commerce maritime et de la pêche aux perles — et, jusqu'au milieu du XIXe siècle, de la piraterie. Dirigées par des familles issues de tribus originaires de l'intérieur de la péninsule arabique, ces entités politiques ne doivent leur survie qu'à l'intervention du Royaume-Uni. Avec un premier traité maritime en 1820, les Britanniques ont cherché à mettre fin à la piraterie dans cette région qu'on surnommait la « Pirate Coast », qui rendait peu sûre la si stratégique route des Indes. Les États de la côte ont ensuite été intégrés à un même ensemble — la « Trucial Coast » regroupant les « États de la Trêve » — placés sous protectorat britannique, lui-même formalisé grâce à plusieurs jalons, dont la trêve maritime permanente de 1853, puis les accords de 1892. Il s'agissait d'une prise en main de ces territoires par les Britanniques, en échange d'une protection contre les attaques extérieures, telles que l'expansion des forces wahhabites alliées à la dynastie des Al Saoud au début du XXe siècle. C'est ainsi qu'une tentative d'annexion du Koweït par l'Irak après l'effondrement de l'Empire ottoman en 1918, puis par l'Iran, a pu être repoussée. Le patronage d'une puissance protectrice semble être, depuis longtemps, la condition sine qua non de l'existence même des Émirats arabes unis.Â
L'Arabie saoudite est la puissance dominante de la péninsule.
Asiem El Difraoui
Constitué de sept émirats — Abou Dhabi, Dubaï, Sharjah, Ajman, Umm al-Qaïwaïn, Ras el-Khaïmah et Fujaïrah — qui se sont officiellement regroupés en 1971, lors du retrait des Britanniques, le pays s'appuie sur une répartition des rôles stratégiques. Si Abou Dhabi domine sur le plan politique grâce à ses immenses ressources pétrolières et au rôle central de la famille Al Nahyan, Dubaï constitue le moteur économique et financier du pays, avec une économie diversifiée tournée vers le commerce, le tourisme et les services. Historiquement, le président des Émirats est l'émir d'Abou Dhabi, actuellement Mohamed bin Zayed Al Nahyan (MBZ), tandis que le Premier ministre est l'émir de Dubaï, aujourd'hui Mohammed bin Rashid Al Maktoum. Le pays repose donc sur un équilibre qui fait d'Abou Dhabi le détenteur du pouvoir politique et de Dubaï le cÅ“ur battant de l'économie.Â
Vis-à -vis de l'Iran, les Émirats arabes unis ne cachent pas leur désapprobation et leur critique du régime de Téhéran, mais demeurent pragmatiques quand il s'agit de leurs intérêts. Durement affectés par l'instabilité régionale causée par les frappes iraniennes, ils s'en sont pris au manque de coordination du Conseil de coopération du Golfe, tout en élaborant une stratégie plus unilatérale. Leur retrait récent de l'OPEP s'inscrit pleinement dans cette affirmation d'autonomie, qui reste cependant étroitement liée à l'alliance sécuritaire en vigueur avec les États-Unis, à la normalisation des relations — bien que de façade — avec Israël, ainsi qu'au maintien de canaux économiques intéressés avec l'Iran. Le ministre des Affaires étrangères, Abdullah bin Zayed Al Nahyan, le résume ainsi : « nous privilégions la désescalade et le dialogue, tout en protégeant fermement nos intérêts nationaux. » Les Émirats se définissent dès lors comme un acteur du « post-alignement », cherchant l'équilibre entre autonomie stratégique, préservation des intérêts économiques et condamnation des agressions.
L'hégémon saoudien
Face aux Émirats, l'Arabie saoudite est la puissance dominante de la péninsule. Ses ambitions et ses démonstrations de force inquiètent les plus petites monarchies du Golfe soucieuses de leur autonomie. Le royaume, avec à sa tête le prince héritier Mohammed bin Salman (MBS), poursuit, à l'instar des autres monarchies du Golfe, une stratégie ambitieuse de transformation économique, présentée notamment dans le projet Vision 2030, qui s'appuie sur une modernisation de l'économie, une ouverture partielle de la société et le développement du tourisme. Mais cette politique avait pour condition essentielle la stabilité absolue — critère clef aujourd'hui largement remis en cause par le conflit régional en cours.
Dans le contexte actuel, l'Arabie saoudite est certes moins exposée que les Émirats arabes unis, situés en première ligne sur le Golfe. Le royaume jouit en effet d'une longue façade sur la mer Rouge, ainsi que d'infrastructures stratégiques, notamment l'oléoduc Est-Ouest (Petroline), qui lui permettent d'exporter une partie significative de son pétrole sans avoir à emprunter le détroit d'Ormuz. Il n'en demeure pas moins que l'essentiel des réserves pétrolières et gazières saoudiennes se situent dans la partie orientale du territoire, c'est-à -dire sur le Golfe. Là vit une importante population chiite qui, parce qu'elle se considère en partie marginalisée, a déjà été le foyer de révoltes d'ampleur.Â
Par le passé, l'Iran a d'ailleurs cherché à tirer profit de ces tensions. Depuis la révolution iranienne de 1979, les deux pays sont devenus des rivaux politiques au Moyen-Orient et, sur le plan religieux, dans le monde musulman, dont ils se revendiquent chacun le modèle de référence. Après plusieurs années de rupture, les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rétablies en mars 2023, grâce à une médiation conjointe de la Chine et d'Oman. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, officiellement, les autorités saoudiennes défendent le maintien de canaux de communication avec Téhéran comme l'a déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal bin Farhan Al Saud : « nous privilégions le dialogue et la désescalade afin de préserver la sécurité et la stabilité de la région. » Riyad aurait même interdit aux États-Unis le survol de son territoire ainsi que l'utilisation de certaines bases militaires lorsque Donald Trump a annoncé vouloir escorter des navires dans le détroit d'Ormuz. Les autorités saoudiennes craignaient qu'une telle opération n'entraîne une nouvelle escalade régionale.
Bahreïn et le Qatar : supports historiques du parapluie américain
Le hub sécuritaire de Bahreïn
Bahreïn est la seule petite monarchie du Golfe à compter une importante population chiite — environ 50 % de sa population totale — due à des liens anciens entretenus avec l'Iran, qui a longtemps exercé une influence capitale sur l'île. La famille régnante actuelle, cependant, est sunnite ; d'où de profonds griefs entre sunnites et chiites, les seconds accusant les premiers de les discriminer, tant politiquement qu'économiquement et socialement.
Lors du Printemps arabe, en 2011, le pays a été le théâtre de manifestations de masse, concentrées autour de l'emblématique rond-point de la Perle et menées en grande partie par des chiites, qui réclamaient des réformes politiques. La monarchie sunnite, soutenue par l'Arabie saoudite, a répondu par une répression sévère : plus de 2 000 personnes ont été arrêtées, dont des figures de l'opposition, des militants et du personnel médical, avant d'être jugées par des tribunaux d'exception. Dans les années qui ont suivi, la répression s'est institutionnalisée, notamment avec la révocation de la nationalité de près de 900 à 1 000 personnes entre 2012 et 2019, souvent au prix de leur apatridie.

La répression s'est de nouveau intensifiée dans le contexte de la crise actuelle : fin avril, cinq personnes ont été condamnées à de la prison à perpétuité pour avoir prétendument collaboré avec l'Iran et planifié ce que les autorités ont qualifié d'« actes terroristes et hostiles », notamment la surveillance d'infrastructures critiques pour le compte de réseaux d'affiliation iranienne. Parallèlement, des dizaines de personnes ont été arrêtées et au moins 69 individus ont été déchus de leur nationalité, accusés d'avoir soutenu les attaques iraniennes ou exprimé leur sympathie en ligne.
Par ailleurs, Bahreïn est l'un des États du Golfe les plus étroitement alignés sur la politique de l'Arabie saoudite, notamment vis-à -vis de l'Iran, et des États-Unis. En tant que pays hôte de la Cinquième flotte des États-Unis, c'est un hub sécuritaire clef dans la région.Â
L'exception qatarie
Le Qatar, souvent présenté comme l'un des pays les plus riches au monde en termes de PIB par habitant (environ 80 000 à 90 000 dollars selon les estimations), a toujours joué une partition à part dans le Golfe.Â
Grâce à son fonds souverain, la Qatar Investment Authority, dont les actifs sont estimés à plus de 450 milliards de dollars, le pays dispose d'un levier financier considérable à l'échelle mondiale. Avec une population d'environ 2,7 millions d'habitants, mais seulement 350 000 à 400 000 citoyens qataris, l'émirat est devenu depuis longtemps une puissance régionale grâce à son usage du soft power. Celui-ci s'exprime notamment via la chaîne Al-Jazeera, mais aussi par une diplomatie de médiation particulièrement active et habile. Le Qatar a ainsi joué un rôle clef dans plusieurs négociations internationales, par exemple entre les Talibans et les États-Unis, ou encore dans des échanges impliquant à la fois le Hamas, les États-Unis et Israël. Malgré son ancrage dans un islam de tradition wahhabite, il entretient depuis longtemps une rivalité avec son grand voisin, l'Arabie saoudite, notamment en raison de visions divergentes en matière de politique étrangère et d'influence régionale. Dans le même temps, Doha maintient des liens pragmatiques avec l'Iran, les deux pays exploitant conjointement le gigantesque gisement gazier offshore North Field/South Pars — le plus grand champ gazier du monde. Le Qatar accueille également d'importantes bases militaires américaines, dont celle d'Al-Udeid, élément central du dispositif militaire américain au Moyen-Orient.Â
Dans les crises régionales, Doha privilégie systématiquement la désescalade et la diplomatie à travers un rôle de coordination au sein du Conseil de coopération du Golfe, le pays conservant une voix indépendante.
Au Koweït, les singularités d'une fragilité historique
Considéré jusqu'à l'invasion irakienne de 1990 comme l'État le plus moderne et le plus libéral du Golfe, le Koweït connaît aujourd'hui une évolution plus autoritaire.Â
Bahreïn reste un hub sécuritaire clef dans la région.Â
Asiem El Difraoui
L'émirat occupe une position particulièrement délicate dans le conflit opposant les États-Unis, Israël et l'Iran. Très dépendant du parapluie sécuritaire américain depuis la guerre du Golfe de 1991, il cherche désormais à éviter toute implication directe dans une escalade régionale. Le gouvernement koweïtien a ainsi affirmé qu'il ne permettrait pas que son territoire serve à des attaques contre un autre pays. Comme les autres monarchies du Golfe, il tente de préserver un équilibre fragile entre son alliance stratégique avec Washington et la nécessité de ne pas provoquer Téhéran. Cette prudence s'explique par une vulnérabilité géographique : sa proximité avec l'Irak et l'Iran, mais aussi sa dépendance au détroit d'Ormuz et la présence de bases américaines sur son territoire. Parallèlement, le pays cherche à diversifier ses partenariats stratégiques — notamment avec la Turquie, le Pakistan ou l'Inde — tout en renforçant ses capacités de défense aérienne, anti-missile et cyber.
L'Irak et le risque d'une nouvelle guerre civile
On oublie souvent aujourd'hui de citer l'Irak parmi les pays golfiques. Pourtant, avec Bassorah — point de départ légendaire de Sindbad le marin — le pays possède historiquement le port le plus important du Golfe côté arabe et son territoire a été le théâtre des trois conflits que l'on a appelés « guerres du Golfe » .Â
L'Irak ne s'est stabilisé que partiellement au cours de ces dernières années. Aujourd'hui, il est l'un des pays qui aurait le plus à perdre d'un conflit durable dans le Golfe, qui pourrait à nouveau le plonger dans une guerre civile. Pour le gouvernement provisoire dominé par les chiites — un nouveau gouvernement n'ayant toujours pas été formé après les élections parlementaires de 2025 — la situation constitue une véritable ligne de crête. Les États-Unis maintiennent une présence importante dans le pays, déjà visée par des milices chiites radicales, notamment le « Hezbollah irakien ». Sous forte pression américaine, un cessez-le-feu a été obtenu avec ces forces. Comme le souligne un diplomate européen spécialiste de l'Irak : « l'administration Trump met actuellement les Irakiens sous pression », à la fois pour former rapidement un gouvernement et pour contenir les milices chiites, dont les Forces populaires de mobilisation. Or selon ce diplomate, seules une approche graduelle et des négociations fermes, mais prudentes, peuvent fonctionner. Autrement, le risque est d'alimenter de nouveaux conflits internes.
Les régions kurdes autonomes du nord du pays sont, selon certains responsables chiites irakiens, favorables aux États-Unis et entretiendraient de bonnes relations avec Israël ; il est même parfois avancé qu'elles formeraient des milices kurdes iraniennes pour « libérer » les régions kurdes d'Iran. Les autorités kurdes contestent ces accusations, mais elles se trouvent elles aussi dans une position délicate : dépendantes du soutien américain, elles doivent en même temps composer avec la supériorité militaire des forces proches de Bagdad, notamment les Hashd al-Shaabi.

Un autre problème central pour l'Irak est que près de 90 % des revenus de l'État proviennent des exportations de pétrole — dont environ 90 % transitent par les terminaux situés près de Bassorah, historiquement le principal port du Golfe. Récemment, la production irakienne a chuté jusqu'à environ 1,3 million de barils par jour, en raison de capacités de stockage saturées. Le pays dispose certes d'un oléoduc passant par les régions kurdes autonomes vers la Turquie, mais les tensions entre le gouvernement régional du Kurdistan et le gouvernement central à Bagdad ont jusqu'à présent empêché une augmentation significative des exportations par cette voie.
Ce risque n'était pourtant pas imprévisible. Si, depuis la guerre Iran-Irak dans les années 1980, Bagdad considère le détroit d'Ormuz comme un goulet d'étranglement périlleux, le pays n'a pas pour autant réussi à activer pleinement une capacité de contournement via l'oléoduc Irak-Turquie, dont le segment fonctionnel se situe dans la région du Kurdistan. Les relations entre Bagdad et Erbil pâtissent de décennies de méfiance et de conflits non résolus concernant le partage des revenus, le contrôle des ressources et la gestion des infrastructures d'exportation.
À plus long terme, la baisse des revenus pétroliers constitue une menace directe pour l'État irakien lui-même, qui doit continuer à rémunérer ses millions de fonctionnaires.
La menace iranienneÂ
La politologue et spécialiste de la région Fatiha Dazi-Heni désigne systématiquement la (presque) mer intérieure de la région sous le nom de « Golfe persique ». D'un point de vue historique, cette dénomination est fondée : la civilisation iranienne a été, pendant de longues périodes, la puissance dominante du Golfe et y a laissé un héritage culturel non négligeable dans les États arabes. Jusqu'à très récemment, les élites et les commerçants parlaient comme seconde langue le persan, et il reste parmi eux beaucoup d'iranophones.
Les Iraniens disposent de la plus longue côte le long du Golfe, avec environ 2 400 kilomètres et, au-delà , d'une profondeur stratégique considérable. Le pays partage des frontières avec l'Irak, la Turquie, l'Azerbaïdjan, l'Arménie, le Turkménistan, l'Afghanistan et le Pakistan, ce qui lui assure de nombreuses routes d'approvisionnement, même en cas de destruction de sa marine par les États-Unis, tout en lui permettant de mener des actions asymétriques et perturbatrices dans le Golfe. L'Iran compte environ 88 à 90 millions d'habitants, soit une population comparable à celle de tous les États du Golfe réunis. Il dispose également d'une base industrielle plus importante et d'une économie plus diversifiée que ses voisins. Dans le même temps, son produit intérieur brut reste nettement inférieur à celui de l'Arabie saoudite — environ un tiers selon certaines estimations — et plutôt comparable à celui du Qatar, dont la population totale n'excède pas les 3 millions d'habitants.
Les relations de l'Iran avec ses voisins arabes ne sont pas seulement gouvernées par des impératifs stratégiques : le pays y a également des intérêts économiques considérables. Cela est particulièrement vrai dans les Émirats arabes unis, où des milliards de dollars d'origine iranienne ont été investis ou déposés sur des comptes bancaires. Les métropoles économiquement libérales comme Dubaï et Abou Dhabi ont également servi de plateformes pour contourner les sanctions internationales visant l'Iran. Dans ce contexte, les détenteurs véritables du pouvoir que sont les Gardiens de la Révolution, qui contrôlent une part importante de l'économie — souvent estimée de 30 à 40 % — n'ont en réalité guère intérêt à une déstabilisation totale des riches États du Golfe.Â
Le choix d'une escalade horizontale — c'est-à -dire d'une extension des attaques à l'ensemble de la région plutôt qu'une escalade directe et verticale contre les États-Unis et Israël — traduit un calcul stratégique relativement simple, qui semble pour l'instant porter ses fruits : prendre en otage les économies des États du Golfe, et par extension celle du reste du monde. Cette escalade, combinée à la perception d'une moindre fiabilité des États-Unis sous l'administration Trump, a plongé le Golfe dans une profonde incertitude et remis en question son modèle économique de manière durable. Comme nous le confie un jeune politologue émirati : « même en cas de cessez-le-feu avec l'Iran, le régime des mollahs restera en place longtemps. Les Américains et Israël ont échoué. Et s'il suffit d'un drone pour frapper un hôtel de luxe ou une tour de bureaux, la panique sera immédiate — surtout dans le monde économique et des affaires — avec des conséquences durables. »
Chine, Inde, Russie, Ukraine, Turquie : les alternatives multipolaires à Washington
Une diplomate de haut rang de l'Union européenne le formule ainsi : « Les Émiratis restent avant tout attachés aux États-Unis et tentent de continuer à flatter Trump pour maintenir les accords d'Abraham — pourtant impopulaires — faute d'alternative rapide. Ils se comportent en quelque sorte de manière similaire aux États membres de l'OTAN vis-à -vis des États-Unis » car ils en ont « encore besoin ». Comme l'a résumé l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, dans un entretien au Spiegel : « le gouvernement allemand ne s'en est pas si mal sorti avec Trump, le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte non plus. On leur reproche souvent de flatter Trump de manière excessive mais, dans cette situation, ils n'ont pas beaucoup d'autres options. »Â
Certains États du Golfe misent toutefois déjà clairement sur une différenciation et sur une alternative multipolaire.Â
L'Arabie saoudite, par exemple, a conclu le 17 septembre 2025 à Riyad un accord de défense avec le Pakistan, le Strategic Mutual Defence Agreement (SMDA), dans lequel les deux pays s'engagent à considérer une attaque contre l'un comme une attaque contre les deux. Comme le souligne un ambassadeur dans la région : « l'Arabie saoudite espère se placer sous le parapluie nucléaire pakistanais. »
Les Émiratis peuvent quant à eux compter sur un soutien potentiel de la Chine. Pékin ne dispose pas de bases militaires dans la région, mais sa seule base implantée à l'étranger se situe à Djibouti, dans la Corne de l'Afrique, à proximité des routes commerciales menant au Golfe. Une coopération sécuritaire discrète, notamment via des ventes d'armes comme des drones, des missiles et des technologies de pointe, semble être en train de prendre forme. Officiellement, la Chine se tient à l'écart des conflits au profit d'une diplomatie présentée comme purement commerciale. Ces liens naissants pourraient par ailleurs être entravés par les relations de la Chine avec l'Iran, son principal fournisseur de pétrole, à qui elle livrerait des armes, alimentant pour longtemps la méfiance des États arabes.
Une collaboration entre les Émirats et l'Inde commence en parallèle à se dessiner en matière d'armements et de technologies de pointe. Ils sont sur ce plan en concurrence avec l'Arabie saoudite, qui était parvenue à approfondir, lors d'une visite du Premier ministre indien Narendra Modi en avril 2025, les termes d'un Defence Cooperation Agreement déjà signé en 2014. Riyad et New Delhi ont par ailleurs déjà organisé deux exercices navals conjoints et une manœuvre terrestre.
Les États arabes du Golfe suscitent depuis plusieurs années l'intérêt de la Russie, qui cherche à renforcer sa coopération de défense. Comme dans le cas chinois, la proximité militaire entre Moscou et Téhéran pourrait toutefois compromettre ce rapprochement. L'Iran aurait livré à l'armée russe des milliers de drones Shahed, ainsi que la technologie permettant leur fabrication ; en échange, les États arabes du Golfe accusent la Russie d'avoir très probablement fourni à l'Iran des coordonnées de cibles, notamment des installations américaines dans la région. Dans la perspective d'une nouvelle architecture de sécurité dans le Golfe persique, où l'Iran trouverait sa place au terme de négociations et grâce à des accords, il est probable que la Russie tente d'avancer ses pions en jouant un rôle dans sa construction.Â
De manière encore marginale mais grâce à une habile diplomatie de l'armement, l'Ukraine semble actuellement — et avec succès — permettre aux États arabes du Golfe de combler une lacune de leur appareil militaire : la défense anti-drones.Â
Le scénario le plus probable aujourd'hui est celui d'une architecture de sécurité dite hybride.
Asiem El Difraoui
Après l'invasion russe, le pays a développé, au cours de plus de quatre années de guerre, des systèmes à la fois efficaces et relativement peu coûteux. Au mois d'avril, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'est rendu à deux reprises dans le Golfe. Les États-Unis eux-mêmes cherchent désormais à sécuriser leurs bases dans la région grâce à l'appui et l'expertise ukrainiens.
Un autre partenaire potentiel est la Turquie, acteur régional de plus en plus incontournable. Le Qatar, son allié le plus proche dans la région, entretient depuis longtemps une alliance stratégique avec Ankara et accueille depuis 2014 la base militaire Tariq bin Ziyad. Plusieurs milliers de soldats turcs y sont stationnés et mènent régulièrement des exercices conjoints avec les forces qataries. Cette alliance a été déterminante pour Doha dans son entreprise de résistance à l'influence de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Cette forte présence turque au Qatar témoigne aussi d'une stratégie de diversification de l'architecture de sécurité nationale du pays, en vue d'une plus grande indépendance vis-à -vis des États-Unis. Ankara est devenue un pourvoyeur d'armes de premier plan pour plusieurs États du Golfe, notamment les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite, avec des drones — comme les Bayraktar TB2, qui ont fait leurs preuves au début de la guerre d'Ukraine —, des véhicules blindés, des navires et des systèmes de guerre électronique. Cependant, la Turquie reste un objet de méfiance pour de nombreux États du Golfe, en raison du soutien apporté aux Frères musulmans — un chiffon rouge pour l'Arabie saoudite. Rappelons que c'est à Istanbul que l'assassinat du journaliste et critique du régime, Jamal Khashoggi, a eu lieu, commandité par les autorités saoudiennes.
Israël, qui avait suscité de grands espoirs de la part des signataires des accords d'Abraham pour ses réussites technologiques, est aujourd'hui fortement discrédité auprès des monarchies du Golfe. La destruction de Gaza, le nombre extrêmement élevé de victimes, les frappes en Syrie, les attaques contre les leaders du Hamas au Qatar et les nouvelles attaques contre le Liban font d'Israël, pour de nombreuses années encore, un partenaire plus que problématique en matière d'alliance sécuritaire. L'Arabie saoudite, en particulier, ne rejoindra probablement pas les accords d'Abraham. Dans ce pays comme dans d'autres États du Golfe, les dynasties au pouvoir ne peuvent faire fi de leur opinion publique, très critique de la guerre à Gaza, sans risquer de se mettre elles-mêmes en danger. Quand par exemple le bureau du Premier ministre israélien a annoncé que Benjamin Netanyahu avait effectué une visite secrète à Dubaï et rencontré le président des Émirats arabes unis, l'information a été immédiatement démentie par Abou Dhabi. Le ministère émirati des Affaires étrangères a qualifié ces affirmations d'« entièrement infondées », rappelant que les relations avec Israël s'inscrivent dans le cadre public des Accords d'Abraham et non dans des arrangements secrets. Une coopération discrète avec Israël dans les domaines technologique, sécuritaire et militaire semble néanmoins se poursuivre. Selon plusieurs médias américains et israéliens, Israël aurait même déployé — voire fourni temporairement — des batteries de son système antimissile très performant « Iron Dome » aux Émirats.
« Gulf First » : l'intégration régionale de défense et ses limites
« C'est par l'asabiyya (solidarité collective) que se réalisent la protection, la défense, la revendication du pouvoir et toute action collective », écrivait encore Ibn Khaldun.Â
Dans les réflexions actuelles sur la création d'une nouvelle architecture de sécurité, l'accent est à nouveau mis sur l'autonomie stratégique des États arabes du Golfe. Des discussions s'organisent entre pays membres, mais pas seulement, comme le montrent de premiers mouvements diplomatiques auprès de l'Irak. Du reste, comme nous l'indique une responsable européenne dans le Golfe, une main a également été tendue à l'Iran.
L'autonomie stratégique et l'intégration militaire se heurtent cependant à de très grands obstacles. Les petits États du Golfe craignent l'hégémonie de l'Arabie saoudite et une extension de sa domination, de même que des tensions entre le Qatar, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.Â
En effet, en dépit de l'estime qu'éprouvent l'un pour l'autre les deux dirigeants de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, Mohammed bin Salmane et Mohammed ben Zayed Al Nahyane, les tensions ont culminé au Yémen en 2025.Â
Alors qu'un mouvement de révolte a relancé le débat sur la création d'un Yémen du Sud indépendant en décembre, un Conseil de transition du Sud, soutenu par les Émirats arabes unis, a pris le contrôle de vastes parties du sud et de l'est du pays, notamment Hadramawt et al-Mahra, faisant face aux forces soutenues par l'Arabie saoudite. Le 26 décembre 2025, des frappes aériennes saoudiennes ont visé les forces du Conseil de transition du Sud. Le 30 décembre, la coalition dirigée par l'Arabie saoudite a frappé le port de Mukalla, affirmant viser une livraison d'armes des Émirats. En janvier 2026, les forces soutenues par Riyad ont repris le contrôle, montrant que l'Arabie saoudite avait clairement fait la preuve de sa domination.
Le Soudan et la Libye constituent deux autres terrains d'affrontement indirect entre puissances du Golfe. Au Soudan, une guerre civile trop souvent ignorée par les médias internationaux a déjà fait des dizaines de milliers de morts et déplacé plus de 10 millions de personnes. Elle oppose deux chefs de guerre : les forces armées soudanaises, dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, menées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Ces dernières, issues en partie des milices janjawids, sont accusées, avec leurs composantes, de graves crimes de guerre. Au-delà de l'affrontement militaire, il s'agit fondamentalement d'un conflit d'accaparement des richesses du pays — notamment l'or, les terres et le contrôle des routes commerciales.
Les États du Golfe soutiennent différentes parties de manière moins directe qu'au Yémen, mais avec des conséquences tout aussi dévastatrices. L'Arabie saoudite, qui se présente comme la médiatrice officielle du conflit, affiche une proximité avec les forces armées soudanaises. L'Égypte en est le principal soutien et, à ce titre, une forme de « division des tâches » s'est établie entre Riyad et Le Caire : les Saoudiens privilégient la diplomatie tandis que les Égyptiens appuient les forces armées au plan militaire. Le Qatar se situe également plutôt du côté de l'armée soudanaise.Â
L'Europe doit comprendre que sa propre autonomie stratégique passe aussi par le Golfe persique.
Asiem El Difraoui
En revanche, les Émirats soutiennent largement les Forces de soutien rapide, à la fois financièrement, logistiquement et vraisemblablement aussi militairement. Leur objectif est de créer un acteur régional puissant comme contrepoids à l'Arabie saoudite, mais aussi de sécuriser l'accès aux ressources, notamment en or, dont une grande partie est contrôlée par les réseaux liés à Hemedti et dont Dubaï est l'un des principaux hubs de commercialisation.Â
De fortes tensions existent également entre le Koweït et l'Irak. Après l'invasion irakienne, les Koweïtiens restent méfiants à l'égard de leur ancien envahisseur. Dans le contexte actuel, plusieurs incidents graves ont eu lieu : l'assaut du consulat koweïtien à Bassorah par une foule chauffée à blanc par des milices chiites radicales pro-iraniennes, ainsi que des attaques de drones contre des postes-frontières koweïtiens depuis le territoire irakien.Â
Si une intégration de défense plus poussée et une autonomie stratégique seraient sans doute souhaitables pour la région, les États du Golfe en sont donc encore loin. La voie sera longue et difficile. Une première étape pourrait consister en des achats communs d'armements et un développement technologique conjoint.
Certains scénarios — qui semblaient excessivement pessimistes avant que les Émirats ne quittent l'OPEP mais qui regagnent une certaine centralité — suggèrent au contraire que les États du Golfe pourraient s'éloigner durablement les uns des autres. Il est à craindre que cette prise de distance les fasse entrer en concurrence, notamment pour l'acquisition de systèmes de défense auprès de différents partenaires internationaux.Â
L'un des défis clefs reste enfin la définition d'une position commune vis-à -vis de l'Iran et la perspective d'accords de sécurité à long terme avec Téhéran, qui semblent indispensables pour garantir l'avenir économique de la région.
Le rôle de l'Europe dans une architecture « hybride »
Le scénario le plus probable aujourd'hui est celui d'une architecture de sécurité dite hybride : les États-Unis resteraient la principale puissance protectrice tandis que les États du Golfe diversifieraient leurs alliances et renforceraient progressivement leur coopération.
Une question essentielle pour les pays de l'Union européenne et le Royaume-Uni est de savoir comment contribuer à cette transition. Certes, la France dispose d'une base navale permanente à Abou Dhabi, avec une capacité de projection théorique dans tout le Golfe et l'océan Indien, tandis que le Royaume-Uni possède une base stratégique au Bahreïn. Mais la Royal Navy s'est révélée incapable de déployer ses principaux bâtiments — par exemple un porte-avions de type Queen Elizabeth — en direction de Chypre.
Confrontée à la guerre en Ukraine, l'Europe développe encore trop lentement son autonomie stratégique et reste un « chaînon faible, bien qu'indispensable » de la sécurité mondiale. Sans être un acteur central de la sécurité du Golfe, elle y joue un rôle de stabilisateur. Alors qu'elle n'a ni la capacité militaire des États-Unis ni le poids économique et stratégique de la Chine, elle reste influente comme médiatrice — notamment vis-à -vis de l'Iran — et comme partenaire énergétique clef. En 2026, ce rôle est surtout indirect : elle facilite le dialogue, limite les escalades et maintient des cadres de coopération. En ce sens, si elle ne structure pas l'ordre régional, on peut dire qu'elle contribue à éviter qu'il ne se fragmente davantage.
L'Union dispose d'une expérience considérable en matière de coopération sécuritaire. Comme nous le confie une haute fonctionnaire de la Commission, plusieurs pistes sérieuses sont actuellement à l'étude pour étoffer le rôle de l'Union dans le Golfe.Â
Il s'agit d'abord d'accompagner le Conseil de coopération du Golfe dans la mise en place d'une architecture de sécurité renouvelée par un transfert de savoir-faire fondé sur l'expérience européenne de la sécurité collective — qu'il s'agisse de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de l'ancienne Union de l'Europe occidentale, de l'OTAN ou encore du cadre institutionnel du Traité sur l'Union européenne. Dans cette perspective, l'Union pourrait également soutenir les efforts de négociation avec l'Iran, au soutien des États du Golfe qui plaident pour un accord global dépassant la seule question nucléaire.

Une autre piste concerne le renforcement de la coopération en matière de politique de défense, à travers des accords dédiés et des dialogues structurés, tant au niveau multilatéral que bilatéral. Cela inclut également des coopérations industrielles et des exportations d'armements, dans un cadre régulé.
Par ailleurs, une coordination étroite pourrait être développée dans le domaine de la gestion et de la résolution des conflits régionaux — qu'il s'agisse du Moyen-Orient au sens large, du Liban, de la Syrie, du processus de paix israélo-palestinien, du Yémen, de l'Irak et bien sûr de l'Iran — des dossiers sur lesquels Européens et acteurs du Golfe partagent souvent les mêmes diagnostics.
Enfin, une dimension supplémentaire pourrait consister en une coopération renforcée pour la restauration d'un ordre international fondé sur des règles, incluant une réflexion commune sur la réforme du système multilatéral et des Nations Unies. Après les leçons tirées de la guerre en Ukraine et de l'imprévisibilité d'un Donald Trump, l'Europe doit comprendre que sa propre autonomie stratégique passe aussi par le Golfe persique. Crucial pour nos économies, le Golfe ne pourra plus être un terrain de partenariats si nous laissons la place à des acteurs qui poursuivent des intérêts contraires aux nôtres, en particulier la Chine.Â
Comme le souligne Michael Köhler, ancien diplomate de l'Union en charge de la région Afrique du Nord-Moyen-Orient, l'Europe doit pleinement jouer son rôle dans ce nouveau monde multipolaire : dans le cas contraire, elle risque d'être encore davantage marginalisée dans un environnement international de plus en plus agressif. Cela vaut tout particulièrement pour le Golfe, région avec laquelle elle entretient des relations économiques et commerciales extrêmement complexes et réciproques, allant des exportations d'hydrocarbures et des investissements stratégiques aux secteurs de la finance, des infrastructures, de la défense et des technologies de pointe.






