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Niall Ferguson

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Voilà plus d'un mois que le président Donald Trump pilonnait l'Iran à coups de missiles et de bombes – tout en abreuvant son opinion publique de messages contradictoires sur les objectifs de cette guerre et sa durée.

Le 1er avril, il allait le faire à l'ancienne, lors d'une allocution télévisée de vingt minutes. Les États-Unis sont « sur le point d'atteindre tous leurs objectifs militaires », a-t-il assuré, « très bientôt. Nous allons frapper extrêmement fort pendant les deux ou trois prochaines semaines. »

Il a aussi rejeté toute responsabilité dans la réouverture du détroit d'Ormuz, en déclarant que « les pays qui s'approvisionnent en pétrole par le détroit d'Ormuz doivent assurer eux-mêmes la sécurité de ce passage ». Plus tôt dans la journée, c'est un appel que Trump avait non seulement lancé aux membres européens de l'OTAN, qu'il accuse de ne pas avoir soutenu son action militaire, mais aussi à la Corée du Sud, au Japon… et à la Chine. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'il se montre incapable de donner le moindre détail sur les pourparlers qu'il affirme mener avec des représentants iraniens.

Seuls les historiens du futur pourront dire si Trump « pensait » en parlant. Aurait-il été possible d'agir plus tôt pour sécuriser le détroit ? Les forces terrestres américaines auraient-elles pu être engagées en amont pour en reprendre le contrôle ? Entend-il toujours les déployer ? À ce stade, nul ne peut le dire.

Mais l'histoire offre ici un utile point de comparaison.

Prenons, par exemple, l'entretien accordé par J. D. Vance à UnHerd le 15 avril 2025. « Quand on se replonge dans l'histoire, je pense – très franchement – que les Britanniques et les Français avaient raison de s'opposer à Eisenhower sur le canal de Suez », y déclarait-il.

L'ironie serait mordante si, dans quelques années à peine, le vice-président des États-Unis devait se retrouver dans la position d'Harold Macmillan, qui succéda au Premier ministre britannique Anthony Eden après la crise de Suez de 1956.

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Anthony Eden, en 1942. WALTER STONEMAN, WIKIMEDIA COMMONS

Rappelons les faits. En 1956, après la nationalisation du canal de Suez par l'Égypte de Gamal Abdel Nasser, la Grande-Bretagne, de concert avec la France et Israël, tenta de reprendre le contrôle de la voie maritime et de renverser le régime égyptien. Le président Dwight D. Eisenhower refusa de soutenir l'opération. La débâcle qui s'ensuivit laissa un point de passage stratégique aux mains d'un régime radical et fragilisa les gouvernements pro-occidentaux d'Irak et du Liban. L'an dernier, Vance soutenait donc qu'Eisenhower avait eu tort de ne pas appuyer la Grande-Bretagne.

Reste que, soixante-dix ans plus tard, l'administration à laquelle appartient Vance a placé les États-Unis dans une position étrangement symétrique à celle de la Grande-Bretagne en 1956 : alliés à Israël, ils cherchent à reprendre le contrôle d'une voie maritime cruciale et à renverser le régime qui entend en verrouiller l'accès. Une entreprise que le vice-président regardait avec un scepticisme prudent – ce qui explique peut-être pourquoi les Iraniens disent désormais préférer négocier les termes de la paix avec lui.

Il devient chaque jour plus plausible que la guerre de Trump se retourne contre lui, comme celle d'Anthony Eden s'était retournée contre son initiateur – sur les plans économique, politique et géopolitique. D'où la question qui s'impose : assiste-t-on à un Suez américain ?

Le spectre d'une humiliation stratégique

Imaginez que Trump, comme il ne cesse de le laisser lourdement entendre, décide de crier victoire d'ici quelques semaines, en laissant derrière lui une République islamique non seulement intacte, mais toujours maîtresse du détroit d'Ormuz.

L'écho avec la crise de Suez de 1956 serait alors sonore. Là aussi, tout commence par une tentative de renversement d'un régime moyen-orientale hostile, menée en coordination avec Israël. Là aussi, l'enjeu est le contrôle d'une voie maritime stratégique pour le commerce mondial. Mais si elle est dépourvue de tout fondement plausible en droit international et privée de réel soutien populaire sur le plan intérieur, l'opération militaire peut néanmoins, en elle-même, réussir : les forces de l'État attaquées sont rapidement submergées.

Mais les conséquences économiques du conflit – non seulement la fermeture d'un goulet d'étranglement pétrolier essentiel, mais aussi les répercussions financières de la crise – finissent par produire des dégâts politiques et une défaite stratégique. Au bout du compte ? L'humiliation d'un retour la queue entre les jambes.

Pour les États-Unis, abandonner à l'Iran le contrôle d'Ormuz en 2026 ne constituerait sans doute pas une défaite aussi cuisante que l'échec anglo-français à ravir à l'Égypte le canal de Suez il y a cinquante ans. Mais pour la crédibilité de la Pax Americana, les effets seraient comparables à ceux qu'eut la crise de Suez sur la Pax Britannica. Ce serait un coup pas loin d'être fatal porté à la légitimité comme à la crédibilité de l'hégémonie américaine – et l'ouverture d'une séquence nouvelle, dans laquelle une puissance ascendante pourrait prétendre mener la danse.

« La Grande-Bretagne a perdu un empire, déclara en 1962 l'ancien secrétaire d'État Dean Acheson, et n'a pas encore trouvé de rôle. » Si Trump cédait, les États-Unis auraient eux aussi perdu quelque chose qui ressemble fort à un empire. Le défi, pour le successeur de Donald Trump – J-D. Vance, si l'histoire venait à bégayer –, serait alors d'inventer un nouveau rôle pour une Amérique post-hégémonique.

Du nassérisme au pouvoir des gardiens

Commençons par le commencement. De même qu'un coup de force en temps de guerre a porté le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) au sommet de l'État iranien, l'Égypte se trouvait, avant, pendant et après la crise de Suez, sous domination militaire à la suite du renversement du roi Farouk par les Officiers libres de Gamal Abdel Nasser, en 1952. Le CGRI n'a pas renversé la théocratie qui dirigeait l'Iran de 1979 jusqu'à l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, le 28 février ; il l'a absorbée, en imposant, le 8 mars, un successeur issu de ses rangs : Mojtaba Khamenei, fils du défunt.

Bien sûr, les différences entre les Officiers libres de 1956 et le CGRI de 2026 sautent aux yeux. Le CGRI s'était enraciné depuis des décennies dans la vie politique, économique et sociale iranienne avant de prendre ouvertement le pouvoir, alors que les Officiers libres n'ont investi l'État et la société égyptiens qu'après avoir abattu la monarchie. Plus décisif encore : Nasser avait subordonné l'islamisme au nationalisme égyptien et au panarabisme, tandis que le CGRI est né comme garde prétorienne d'un régime théocratique. Au moment de la crise de Suez, la politique égyptienne s'était muée en culte de la personnalité autour du charismatique Nasser. Le régime iranien, lui, se révèle aussi difficile à décapiter que l'Hydre des légendes.

Les ressemblances n'en restent pas moins saisissantes. Dans les deux cas, le régime a tenu les forces communistes en échec au plus fort de la révolution. La piètre performance de l'Égypte lors de la guerre de 1948 contre Israël a nourri l'offensive de Nasser contre le roi Farouk, tout comme le CGRI s'est affirmé en réaction aux faiblesses de l'armée conventionnelle iranienne face à l'Irak dans les années 1980. L'hostilité à Israël et aux puissances occidentales a servi de boussole aux Officiers libres ; il en va de même pour le CGRI. Les uns comme l'autre se sont dressés contre des blocs régionaux appuyés par l'Occident : le Pacte de Bagdad, sous houlette britannique, pour Nasser ; les accords d'Abraham, parrainés par les États-Unis, pour le CGRI.

Surtout, ces deux régimes ont pleinement mesuré l'importance vitale d'une voie maritime stratégique.

Quand la guerre bascule sur la route du pétrole

Si la guerre menée aujourd'hui en Iran visait d'abord à provoquer un changement de régime et continue, officiellement, de se réclamer de son désarmement, elle s'est très vite recentrée sur le détroit d'Ormuz. Dans les années 1950, la voie navigable stratégique en question était le canal de Suez, et c'est sa nationalisation qui avait déclenché la guerre. Comme aujourd'hui, sa fermeture fut un effet de bord plutôt qu'un objectif initial.

En 1954, l'Égypte et la Grande-Bretagne signent un accord sur l'évacuation des bases de Suez. Ce texte met fin à soixante-douze ans d'occupation britannique de l'Égypte, prévoit un retrait progressif des troupes britanniques et organise le transfert du contrôle du canal – alors exploité par une compagnie anglo-française – à l'Égypte en 1968.

Mais, douze ans avant cette échéance, en 1956, Nasser décide de nationaliser le canal. Cette décision est provoquée par une mesure américaine apparemment sans lien : le retrait du financement du projet égyptien de haut barrage d'Assouan. Après l'achat par Nasser d'armes au gouvernement communiste tchécoslovaque, l'URSS était de plus en plus soupçonnée, selon les mots du secrétaire d'État John Foster Dulles, de « comploter et planifier la prise de contrôle du Moyen-Orient ».

Nasser savait que la Grande-Bretagne et la France pourraient intervenir militairement s'il nationalisait le canal. Il envoya donc des agents à Malte et à Chypre pour recueillir les renseignements militaires les plus récents sur les déploiements britanniques. Le retrait définitif des troupes britanniques de la zone du canal fut achevé un mois seulement avant sa décision.

Quelques heures avant le discours du 26 juillet dans lequel il annonça l'opération, l'exposé de Nasser devant le cabinet égyptien fut accueilli avec consternation. Il écarta d'un geste les mises en garde de ses collègues évoquant Mohammad Mossadegh – le Premier ministre iranien renversé par le MI6 et la CIA en 1953 pour avoir voulu nationaliser l'industrie pétrolière iranienne. Mais leur inquiétude était fondée. L'empire allait bel et bien contre-attaquer.

Pourquoi Anthony Eden a cru pouvoir forcer le destin

Pourquoi la Grande-Bretagne a-t-elle pris le risque d'envahir l'Égypte pour reprendre le canal de Suez, avec pour seuls alliés la France et Israël ? À l'époque, le pays semblait en plein « changement d'ambiance ». Les conservateurs venaient d'être reconduits avec une majorité renforcée à la Chambre des communes. Sir Anthony Eden était un dirigeant charismatique, populaire. Les tories profitaient d'un boom économique et de la déréglementation d'une économie qui, depuis 1945, était restée largement structurée comme une économie de guerre. En face, le Parti travailliste paraissait usé, à bout de souffle, incapable de se réinventer.

Par ailleurs, malgré – ou peut-être à cause de – sa formation orientaliste (il avait excellé à Oxford en « langues orientales »), Eden, déjà malade, vouait à Nasser une hostilité féroce. En janvier 1956, il alla jusqu'à comparer le dirigeant égyptien à Benito Mussolini. En mars, il confia à un Sir Anthony Nutting médusé – alors ministre d'État aux Affaires étrangères – qu'il « voulait le voir [Nasser] assassiné ».

Comment le reste du comité égyptien d'Eden en est-il venu à épouser son idée qu'une action militaire contre Nasser était justifiée ? En partie parce que les tenants d'une ligne impériale dure avaient pris l'ascendant. Aussi parce que Selwyn Lloyd, le ministre des Affaires étrangères, faisait preuve envers Eden d'une déférence excessive. Et aussi parce qu'Harold Macmillan, puissant et ambitieux chancelier de l'Échiquier, avait mal interprété les signaux venus de Washington et supposé que les États-Unis soutiendraient une opération militaire.

Les responsables britanniques voyaient également dans le contrôle égyptien du canal une menace sérieuse. En mai 1955, avant même la nationalisation, le Cabinet Office notait : « Non seulement le canal passera entièrement sous contrôle égyptien en 1968, mais la Convention de Constantinople [qui garantissait depuis 1888 le libre transit international par le canal] n'est plus un instrument efficace. En outre, une fois l'Égypte pleinement aux commandes, il faut s'attendre à ce qu'elle cherche à relever les droits de passage et, peut-être, à pratiquer une discrimination de pavillon à notre détriment. »

La menace économique n'avait rien de fantaisiste. En 1955, 62 millions de tonnes de pétrole brut et 5 millions de tonnes de produits pétroliers avaient transité vers le nord par le canal, soit environ 9 % du marché mondial du pétrole. Vingt millions de tonnes prenaient la direction de la Grande-Bretagne. Et ce volume devait encore croître, à mesure que l'économie britannique délaissait le charbon au profit du pétrole comme principale source d'énergie. Pourtant, on débattit très peu, de manière claire, du type de régime qui remplacerait celui de Nasser si l'intervention anglo-franco-israélienne parvenait à le renverser. On ne voit pas non plus très bien pourquoi Eden renonça à l'effort américain visant à négocier un accord international sur la gestion du canal.

Trump, ou l'ivresse d'une décision mal préparée

Ce qui nous ramène à l'Iran. De la même façon, en février dernier, la décision d'entrer en guerre semble avoir suscité étonnamment peu de résistance au sein du cercle très resserré des conseillers de Trump. Vance, pourtant critique de longue date des « guerres éternelles », a conseillé au président de « viser grand et d'agir vite ». Le risque d'une fermeture du détroit d'Ormuz avait bien été identifié par le chef d'état-major interarmées, le général Dan Caine, mais il a été minimisé à la Maison Blanche, en partie du fait d'une coordination défaillante entre les administrations. Le cumul, par Marco Rubio, des fonctions de secrétaire d'État et de conseiller à la sécurité nationale – une concentration de postes qui n'avait qu'un seul précédent, avec Henry Kissinger – a en outre affaibli le Conseil de sécurité nationale.

Des spécialistes de premier plan du dossier iranien, notamment Brian Hook, représentant spécial pour l'Iran sous la première administration Trump, avaient en pratique été écartés l'an dernier. Ils auraient pu mettre en garde le président contre l'illusion de trouver à Téhéran un interlocuteur conciliant comparable à la vice-présidente vénézuélienne Delcy Rodríguez. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, avait pour sa part l'esprit accaparé par le très attendu sommet présidentiel américano-chinois – depuis reporté. Quant au gendre du président, Jared Kushner, il se concentrait sur le désarmement du Hamas – pièce maîtresse de l'accord de paix sur Gaza qu'il a négocié l'an dernier – ainsi que sur la recherche d'un compromis entre la Russie et l'Ukraine.

Comme l'attaque contre l'Iran, la crise de Suez fut, dès l'origine, une opération conjointe. L'alliance tripartite entre la Grande-Bretagne, la France et Israël fut scellée en octobre 1956. Israël attaquerait le Sinaï et créerait une menace aux abords du canal ; la Grande-Bretagne et la France adresseraient alors un ultimatum à l'Égypte comme à Israël, leur enjoignant de cesser les combats et de se retirer de la zone du canal ; puis, l'Égypte ayant refusé, Londres et Paris interviendraient sous couvert de protéger le canal. Cette collusion devait rester secrète, mais les Français et les Israéliens exigèrent un document signé, au grand embarras d'Eden. Les tentatives britanniques de faire disparaître tous les exemplaires se soldèrent par un échec.

La coordination entre l'administration Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s'est révélée beaucoup plus transparente. Mais, dans les deux cas, les objectifs stratégiques d'Israël différaient profondément de ceux de son partenaire.

Dans les années 1950, les Israéliens cherchaient avant tout à mettre un terme aux attaques des terroristes palestiniens soutenus par l'Égypte – les fedayins – depuis Gaza et le Sinaï, à enrayer le réarmement militaire de l'Égypte et à s'emparer de territoires supplémentaires afin d'en faire une zone tampon de sécurité.

Suez : une victoire militaire, une défaite totale

Dans le même temps, si le socialiste Guy Mollet, alors président du Conseil, partageait la vision d'Eden d'un Nasser en dictateur des années 1930, ses motivations sont indissociables de la montée en puissance de la guerre contre les séparatistes algériens. À Paris, on pensait qu'en renversant Nasser, on affaiblirait le Front de libération nationale (FLN), engagé dans une guerre des plus brutales contre la présence française en Algérie. Entre août et septembre 1956, la France et Israël se livrèrent à une planification militaire secrète en vue de l'invasion. Si la Grande-Bretagne fut associée à l'opération, c'est notamment parce que l'accès aux bases aériennes britanniques de Chypre était indispensable.

La campagne israélienne, baptisée opération Kadesh, devait sonner le début des hostilités le 29 octobre. Elle poursuivait trois objectifs militaires majeurs : créer une menace sur le canal, s'emparer du détroit de Tiran et anéantir la présence militaire égyptienne dans le nord du Sinaï.

La Grande-Bretagne et la France entrèrent en action le 31 octobre, au lendemain du rejet, comme prévu, de leur ultimatum par l'Égypte. Leurs forces établirent rapidement leur supériorité aérienne. Les parachutistes français s'emparèrent de Port-Fouad, sur la rive orientale du canal, tandis que les parachutistes britanniques prenaient l'aérodrome d'El-Gamil, ouvrant la voie à un assaut maritime. Les débarquements amphibies à Port-Saïd débutèrent le 6 novembre.

Durant la crise de Suez, en novembre 1956, un hélicoptère Westland Whirlwind décolle du porte-avions de la Royal Navy HMS Albion (R07), en alerte pour une éventuelle opération de sauvetage d'urgence, tandis que le bâtiment se présente au vent afin de lancer ses appareils pour une mission de combat. Sur le pont, on distingue des de Havilland Sea Venom de la 809e escadrille aérienne navale, ainsi que des Hawker Sea Hawk des 800e et 802e escadrilles aériennes navales. PHOTOGRAPHE OFFICIEL DE LA ROYAL NAVY, WIKIMEDIA COMMONS

La campagne israélienne fut un succès militaire indiscutable. En quelques jours, elle permit la prise de Gaza et de la majeure partie du Sinaï, malgré une résistance égyptienne acharnée, ainsi que la levée du blocus égyptien du détroit de Tiran par la prise de Charm el-Cheikh.

Mais, le 6 novembre, au moment où Eden annonça le cessez-le-feu, les forces britanniques et françaises ne contrôlaient encore que l'entrée nord du canal. Entre-temps, pendant l'assaut, les Égyptiens avaient sabordé plusieurs vieux navires, obstruant ainsi le canal de Suez et le rendant inutilisable. Il demeura fermé pendant cinq mois.

Les Égyptiens avaient perdu la bataille militaire, comme les Iraniens aujourd'hui. Mais ils n'avaient pas perdu la guerre économique.

Ce n'est pas Moscou qui a fait plier Londres

Aux États-Unis, le président Dwight D. Eisenhower accueillit l'attaque anglo-franco-israélienne contre l'Égypte avec stupeur et colère.

Nous étions en année électorale, et la guerre éclata à quelques jours seulement du scrutin présidentiel du 6 novembre. L'un des principaux atouts de campagne d'Ike tenait à son image d'homme d'État aguerri, de grand chef de guerre devenu garant de la paix mondiale. Avec Dulles, il considérait le nationalisme arabe comme une force désormais trop puissante au Moyen-Orient pour que les anciens empires européens – ceux qui s'étaient partagé les restes de l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale – puissent encore espérer la contenir. À cela s'ajoutait une circonstance décisive : la crise de Suez coïncidait presque exactement avec la décision soviétique de lancer l'Armée rouge contre le gouvernement libéral hongrois.

Dulles confia à son vice-président, Richard Nixon, que deux choses comptaient par-dessus tout. La première, c'est qu'ils assistaient peut-être aux « prémices de l'effondrement de l'Empire soviétique ». La seconde, c'est que « l'idée selon laquelle nous pourrions être entraînés dans le sillage de la Grande-Bretagne et de la France dans des politiques dépassées appartient désormais au passé. C'est une déclaration d'indépendance [qui] montre pour la première fois qu'ils ne peuvent plus compter sur nous. »

La réponse officielle de l'administration Eisenhower à la crise de Suez passa par les Nations unies. Comme on pouvait s'y attendre, une résolution du Conseil de sécurité fut bloquée par un veto, puisque deux membres permanents avaient eux-mêmes participé à l'attaque contre l'Égypte. Le 2 novembre 1956, l'Assemblée générale adopta donc la résolution 997, appelant à un cessez-le-feu immédiat, au retrait des forces derrière les lignes d'armistice et à la réouverture du canal. Le texte fut adopté par 64 voix contre 5, avec 6 abstentions.

Mais une résolution de l'ONU n'a rien d'une contrainte à laquelle un État serait automatiquement tenu d'obéir, comme Israël l'a montré à maintes reprises. Pourquoi, dès lors, le gouvernement britannique capitula-t-il si vite, au point qu'Eden ordonna l'arrêt de l'opération dès le 6 novembre ?

Une partie de l'explication tient au contexte explosif de la Guerre froide. Le 23 octobre, soit six jours avant l'invasion du Sinaï par Israël, la révolution hongroise avait éclaté. Des troupes soviétiques furent aussitôt envoyées à Budapest, sans parvenir à rétablir la situation. Le 1er novembre, la Hongrie quitta le Pacte de Varsovie et proclama sa neutralité. Le 4 novembre, les chars soviétiques entrèrent dans Budapest et écrasèrent la révolution. Le 5 novembre, dans des lettres adressées aux dirigeants américain, britannique, français et israélien, le Premier ministre soviétique Nikolaï Boulganine menaça d'intervenir à Suez.

Budapest, novembre 1956, un véhicule blindé de transport de troupes soviétique BTR-152 en feu à l’angle des rues Rákóczi et Akácfa. HÃZY ZSOLT, VIA WIKIMEDIA COMMONS

À Eden, Boulganine écrivit : « Nous sommes pleinement décidés à écraser les agresseurs et à rétablir la paix en Orient par la force. » À Mollet, il demanda comment la France s'en tirerait si « elle était attaquée par d'autres États disposant de moyens de destruction modernes et terribles », y compris des roquettes. Or, selon les services de renseignement américains, le mot « roquettes » signifiait probablement « missiles guidés à ogives nucléaires ». Quant à Ben Gourion, Boulganine l'avertit que « l'existence même d'Israël en tant qu'État » était en jeu.

Les services américains jugèrent, à juste titre, que les menaces de Boulganine relevaient surtout de la fanfaronnade : il s'agissait de redorer le crédit anticolonial de l'Union soviétique, de détourner l'attention de l'écrasement brutal, par Moscou, du soulèvement hongrois, et de semer la discorde au sein du camp occidental. Les Soviétiques bluffaient bel et bien. La flotte de la mer Noire n'aurait pas pu franchir aisément les Dardanelles, contrôlées par la Turquie, membre de l'OTAN depuis 1952. Et surtout – ce que l'Occident ignorait – l'URSS ne disposait pas encore des missiles nucléaires dont Boulganine brandissait la menace.

Mais, vu de Moscou, l'intimidation avait visiblement porté ses fruits. Eden annonça le cessez-le-feu le 6 novembre, au lendemain des menaces de Boulganine, sans en avertir au préalable ni la France ni Israël.

Quand Washington étrangle son allié britannique

En réalité, ce n'est pas la menace soviétique qui avait forcé la main d'Eden. C'est l'économie.

En 1956, l'économie britannique n'était plus que la cinquième du monde et ne représentait guère plus de 22 % de celle des États-Unis. La part de la livre sterling dans les réserves internationales reculait : de plus de la moitié en 1949, elle tombe à environ 36 % en 1957, tandis que les avoirs libellés en dollars atteignent déjà près de la moitié des réserves mondiales cette même année. Ce déclin se lisait aussi dans les finances publiques britanniques. Certes, avant la crise de Suez, le Royaume-Uni traversait une phase de consolidation budgétaire. La dette rapportée au PIB était passée de 207 % en 1949 à 114 % en 1956, et le budget Macmillan de 1956 prévoyait pour 1956-1957 un excédent de 445 millions de livres sterling – soit 1,25 milliard de dollars de l'époque. Mais le Royaume-Uni restait grevé par d'importantes dettes libellées en dollars envers les États-Unis. Le prêt anglo-américain de 1946, comme les 50 annuités du prêt canadien analogue, entamées en 1950, devaient être remboursés en dollars. Washington disposait donc d'un levier décisif – et sut s'en servir.

Le Royaume-Uni était d'autant plus vulnérable que son taux de change fixe dans le système de Bretton Woods – 2,80 dollars pour une livre sterling – allait subir des tensions dès l'annonce de la nationalisation décidée par Nasser. Pour les responsables britanniques, ce seuil de 2,80 dollars était vital : il conditionnait à la fois la survie de la zone sterling, dont de nombreux partenaires commerciaux détenaient d'importants avoirs en livres, et le statut de monnaie de réserve de la devise elle-même. Comme le déclara le gouverneur de la Banque d'Angleterre le 17 octobre 1956 : « Nous devrions considérer une nouvelle dévaluation de la livre sterling [une avait déjà eu lieu en 1949] comme un désastre contre lequel il faut lutter avec toutes les armes à notre disposition. » Or les réserves internationales britanniques ne cessèrent de fondre, passant sous la barre des 2 milliards de dollars en novembre. Le contrôle des capitaux de l'après-guerre, trop poreux, se révéla incapable d'enrayer les sorties de fonds.

Compilation de photos d’archives de la crise de Suez, octobre-novembre 1986. WIKIMEDIA COMMONS

Le taux de change était d'autant plus crucial que l'achat de pétrole américain en dollars aurait encore aggravé l'érosion des réserves. La fermeture du canal mit brutalement au jour cette faille majeure. La pression s'accentua encore lorsque le gouvernement syrien, en représailles à l'invasion, fit sauter l'oléoduc Kirkouk-Baniyas, perturbant les flux pétroliers entre l'Irak et l'Europe. L'Arabie saoudite imposa elle aussi un embargo pétrolier à la Grande-Bretagne et à la France. Au Royaume-Uni, l'essence dut être rationnée entre décembre 1956 et mai 1957.

Le coût intérieur d'une retraite forcée

Comme Israël, l'Égypte et la France, le Royaume-Uni se tourna vers le Fonds monétaire international pour obtenir une aide liée au conflit. Mais, à la différence de ces trois pays, son compte courant restait excédentaire. Le FMI se retrouvait donc dans une position compliquée : il lui fallait soutenir un État qui non seulement dégageait un excédent extérieur, mais détenait en outre, après les États-Unis, la deuxième quote-part du Fonds. L'administration Eisenhower refusa catégoriquement d'autoriser le FMI à débloquer des fonds – ou à consentir le moindre allégement sur le prêt anglo-américain – tant que Londres n'aurait pas accepté de se conformer pleinement aux termes de la résolution 997 des Nations unies. Eisenhower alla même jusqu'à demander à son secrétaire au Trésor, George M. Humphrey, de se tenir prêt à vendre les obligations libellées en livres sterling détenues par les États-Unis. Après avoir soutenu l'attaque contre l'Égypte, Macmillan dut alors annoncer à ses collègues du cabinet que la Grande-Bretagne n'avait pas d'autre choix que de céder aux exigences d'Eisenhower. L'alternative, c'était une crise monétaire.

Ce n'est que le 4 décembre, une fois fixée au 22 décembre la date limite du retrait total des troupes de Suez, que Macmillan put annoncer que le Royaume-Uni recevrait 561 millions de dollars d'aide immédiate du FMI, assortis de 739 millions supplémentaires mobilisables en cas de besoin. De quoi restaurer assez de confiance pour enrayer la pression spéculative contre la livre sterling. Les États-Unis accordèrent également un prêt de 500 millions de dollars par l'intermédiaire de l'Export-Import Bank, annoncé le 21 décembre 1956.

Le vrai legs de Suez : le déclassement impérial

La crise de Suez fut un désastre politique pour Eden. Certes, l'idée d'une intervention militaire contre l'Égypte suscita d'abord un regain de soutien dans l'opinion. Mais dès qu'Eden battit en retraite, sa position intérieure s'effondra. La gauche britannique fit bloc dans l'indignation morale. Les conservateurs les plus libéraux furent consternés par la collusion d'Eden avec la France et Israël. Deux ministres de second ordre démissionnèrent. Le 9 janvier, Eden fut contraint d'abandonner la direction du parti comme du gouvernement, officiellement pour raisons de santé.

Comme la Grande-Bretagne en 1956, la guerre actuelle contre l'Iran a semé la division. L'argument de l'extrême droite selon lequel cette guerre est menée au service des intérêts israéliens plutôt qu'américains gagne du terrain. Trump a d'ailleurs lancé cette guerre dans une position politique bien plus fragile qu'Eden au moment de l'attaque contre l'Égypte. Le 26 février, sa cote nette de popularité était de −11,8 %, contre −0,4 % au début de son second mandat. Le dernier chiffre disponible la situe à −15,6 %, soit à peu près son niveau de fin juillet 2020, au plus bas de cette année de pandémie.

À la différence de la Grande-Bretagne de 1956, les États-Unis sont entrés en guerre contre l'Iran à huit mois des élections de mi-mandat. Et à la différence des électeurs britanniques de l'époque, bientôt convaincus qu'ils « n'avaient jamais aussi bien vécu », les électeurs américains éprouvent un profond dégoût envers bien des aspects de leur quotidien – à commencer par le coût de la vie. L'impact de la guerre fera presque certainement remonter sensiblement l'inflation, en particulier pour l'alimentation et l'énergie. Les républicains s'étaient déjà faits à l'idée de perdre la Chambre des représentants en novembre. Si le choc pétrolier se prolonge au-delà de quelques semaines, le Sénat pourrait à son tour redevenir disputé.

Mais les conséquences les plus lourdes de Suez furent avant tout géopolitiques, et non intérieures. Après 1956, plus personne n'ignorait que la Grande-Bretagne avait cessé d'être une grande puissance. Après Suez, il n'était plus possible de rendre sa grandeur à la Grande-Bretagne. La décolonisation accéléra.

Dans le même temps, les États-Unis comprirent que leur responsabilité au Moyen-Orient était désormais bien plus lourde qu'auparavant. La doctrine Eisenhower, dévoilée le 5 janvier 1957, promettait une aide militaire et économique aux pays du Moyen-Orient résistant au communisme. Mais l'issue de la crise de Suez, ajoutée à l'écrasement réussi du gouvernement d'Imre Nagy à Budapest, encouragea Nikita Khrouchtchev à croire que l'Union soviétique pouvait prendre l'ascendant sur les États-Unis dans la guerre froide. Le monde s'engagea alors sur une pente dangereuse, menant aux moments les plus critiques de l'affrontement entre les deux superpuissances : la crise de Berlin en 1961, puis celle des missiles de Cuba en 1962.

Le Moyen-Orient après la victoire de Nasser

Au Moyen-Orient, le pari américain sur le nationalisme arabe s'avéra une lourde erreur stratégique. Nasser sortit incontestablement vainqueur de la crise de Suez. Il rouvrit rapidement le canal à la navigation et racheta les parts détenues par les actionnaires français et britanniques de la compagnie. Le contrôle égyptien du canal, comme sa gestion, allaient mieux fonctionner que beaucoup ne l'avaient anticipé. Et Nasser redoubla d'efforts pour resserrer ses liens économiques avec l'Union soviétique et la Chine. En 1958, l'Égypte écoulait la moitié de ses exportations vers le bloc soviétique, tandis que l'Europe de l'Est devenait un débouché pour ses produits manufacturés. Des capitaux et des ingénieurs soviétiques contribuèrent à la construction du barrage d'Assouan.

À l'inverse, la crise fragilisa les dirigeants arabes traditionnels alliés à la France ou à la Grande-Bretagne. Le renversement de la monarchie irakienne en 1958 en fournit un exemple éclatant. Abd al-Karim Qasim, l'officier irakien qui s'empara du pouvoir, était fortement influencé par Nasser. La même année, l'Égypte et la Syrie fusionnèrent pour former la République arabe unie (RAU). Le nassérisme pesa aussi sur la guerre civile libanaise de 1958. Le président Camille Chamoun avait refusé de rompre avec la France et la Grande-Bretagne en 1956, tandis que la création de la RAU polarisait la région en deux camps : les « pro-Nasser » et les « pro-Occidentaux ». Nasser accusa publiquement les dirigeants libanais d'avoir poignardé l'Égypte dans le dos pendant la crise de Suez. La naissance de la RAU porta un coup fatal à la stabilité du Liban, et des groupes pro-Nasser lancèrent des attaques contre l'armée libanaise. Chamoun sollicita alors l'aide des États-Unis, et les Marines débarquèrent sur les plages de Beyrouth en 1958.

Tout cela, comme les conservateurs britanniques ne tardèrent pas à le faire valoir, jetait une lumière crue sur la décision américaine de s'opposer à l'expédition de Suez et de soutenir, de fait, Nasser plutôt qu'Eden. Ce n'est que progressivement que les limites des capacités politiques et économiques de l'Égypte apparurent au grand jour. Entre-temps, la collusion d'Israël avec la France et la Grande-Bretagne avait renforcé son ascendant sur ses voisins arabes. Les efforts déployés pour accroître les capacités militaires arabes s'effondrèrent lors de la guerre des Six Jours, en 1967. De plus en plus, les États-Unis se retrouvèrent pris entre les exigences inconciliables des Arabes et des Israéliens – un conflit qui dégénéra de nouveau en guerre, sans parler du choc pétrolier, bien plus grave encore, de 1973.

La France, ou la leçon nucléaire de Suez

Après la crise de Suez, la France conclut qu'elle ne pouvait plus se fier à l'OTAN et qu'elle devait accélérer la mise au point de sa propre arme nucléaire. En 1957, le président René Coty choisit un site d'essais dans le Sahara français, où le premier tir nucléaire réussi eut lieu un an plus tard. Suez fut ainsi à l'origine de la dissuasion nucléaire indépendante française, la force de frappe. Israël suivit la même trajectoire, mais dans le secret. Les Français comprirent aussi que le Royaume-Uni, fragilisé sur le plan économique, n'était plus un partenaire sûr. Le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer déclara à Mollet : « L'Europe sera votre revanche. » En 1957, la France, l'Allemagne de l'Ouest, l'Italie et les pays du Benelux signèrent le traité de Rome, qui instituait une union douanière, la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l'énergie atomique (Euratom).

Dans le même temps, la France poursuivait en Algérie sa « guerre sauvage de paix ». Le corps des officiers supportait de moins en moins les choix politiques du pouvoir civil, qu'il jugeait également responsable de la perte de l'Indochine en 1954. La fracture entre autorités militaires et civiles culmina en mai 1958 avec l'effondrement de la Quatrième République et le retour du général Charles de Gaulle. Conforté par la leçon de Suez dans l'idée d'une « troisième voie » diplomatique, de Gaulle améliora les relations avec l'URSS puis finit par reconnaître la République populaire de Chine en 1964. En 1966, il retira la France du commandement militaire intégré de l'OTAN.

Russie, Europe, Golfe : les gagnants collatéraux

Les conséquences géopolitiques d'un « Suez américain » dans le détroit d'Ormuz seraient tout aussi lourdes. Aujourd'hui, par exemple, la Russie joue aujourd'hui un rôle opérationnel plus actif, quoique moins agressivement affiché, que ne le faisait l'Union soviétique en 1956. En janvier 2025, la Russie et l'Iran ont signé un accord de partenariat stratégique de vingt ans. Leurs liens de défense sont réciproques. L'Iran a acheté à la Russie des systèmes de pointe, comme le système de défense aérienne S-300 et le chasseur Su-35 ; la Russie, elle, a acheté à l'Iran des drones Shahed, des munitions d'artillerie et des missiles balistiques de courte portée. Leurs filières de contournement des sanctions sont, elles aussi, étroitement imbriquées.

Elle lui fournit en temps réel du renseignement et des données de ciblage sur les moyens américains, ce qui permet des frappes précises contre les infrastructures de commandement et de contrôle, les radars et les installations temporaires. Elle envoie également des drones à Téhéran. Depuis la relocalisation de la production des Shahed en 2023, la Russie a considérablement perfectionné les modèles iraniens, en améliorant leurs moteurs, leur navigation et leurs capacités antibrouillage.

Certes, la diplomatie russe n'emploie pas le ton comminatoire de 1956. Si le ministère des Affaires étrangères a condamné l'opération américano-israélienne, les commentaires officiels de Vladimir Poutine sur la guerre se sont bornés à exprimer des condoléances pour les victimes iraniennes et à appeler à la fin des hostilités. La raison en est simple : Poutine ne peut pas se permettre de perdre Trump en pleine négociation sur la guerre en Ukraine. La Russie profite donc discrètement du conflit partout où elle le peut. Comme en 1956, les États-Unis sont désormais détournés de l'agression russe en Europe de l'Est. Les pourparlers de paix menés par Washington sur l'Ukraine sont au point mort.

De fait, les États-Unis envisagent de rediriger vers le Moyen-Orient une partie de l'aide figurant sur la liste des besoins prioritaires de l'Ukraine, notamment des intercepteurs de défense aérienne. Ils ont également suspendu temporairement les sanctions sur le pétrole brut russe.

Parallèlement, la Russie semble avoir lancé son offensive de printemps contre l'Ukraine. La semaine dernière, elle a mené contre ce pays sa plus vaste attaque de drones et de missiles en vingt-quatre heures depuis le début de la guerre. Enfin, la hausse des prix du pétrole devrait soulager un budget russe sous forte tension – même si l'Ukraine semble déterminée à limiter cet avantage stratégique par des frappes répétées de drones contre les terminaux d'exportation russes de Primorsk et d'Oust-Louga.

Aujourd'hui, les Européens restent, dans l'ensemble, des spectateurs de cette troisième guerre du Golfe. Alors qu'ils furent des acteurs à Suez, ils n'ont même pas été consultés cette fois. Les dirigeants britanniques et européens ont tergiversé lorsqu'on leur a demandé d'apporter leur soutien à l'effort de guerre américain. Quant à l'offre française de contribuer à la surveillance du détroit d'Ormuz, elle s'accompagnait d'une réserve de taille : « une fois la guerre terminée ».

L'Europe tentée par l'autonomie stratégique

Trump n'a pas fait grand secret du déplaisir que cela lui suscitait. Le climat général de désenchantement vis-à-vis de l'alliance atlantique rappelle aussi fortement 1956. La réponse française à la crise de Suez – rechercher l'autonomie militaire et diversifier ses partenariats extérieurs – séduit de plus en plus d'Européens en ce début de second mandat de Trump. Récemment, le chancelier allemand, Friedrich Merz, a même évoqué la possibilité pour l'Union européenne de négocier un accord de libre-échange avec la Chine.

En coulisses, certaines voix du patronat allemand continuent par ailleurs de plaider pour une reprise des importations de gaz russe.

Ces deux options paraissent toutefois peu crédibles. L'énorme excédent commercial de la Chine vis-à-vis de l'Europe fait qu'un accord de libre-échange ne suscite quasiment aucun soutien dans les milieux économiques européens. Quant au gaz russe, il ne redeviendrait une option réaliste qu'à la faveur d'une paix durable entre l'Ukraine et la Russie. Reste que l'argument en faveur de clauses de type « acheter européen » dans les contrats de défense s'est nettement renforcé, alors que plusieurs informations indiquent que les fournisseurs américains ne peuvent plus honorer leurs livraisons en raison des exigences liées à la guerre du Golfe. La proposition d'Emmanuel Macron de renforcer la dimension européenne de la force de frappe a, de son côté, été bien accueillie à Berlin, Stockholm, Varsovie et Copenhague. C'est une réponse rationnelle à une inquiétude croissante : celle de voir l'OTAN elle-même à bout de souffle, et l'Europe bientôt contrainte d'affronter seule Poutine. L'ironie serait mordante : une guerre menée ostensiblement pour empêcher la prolifération nucléaire au Moyen-Orient pourrait bien finir par la relancer en Europe.

La Chine peut-elle rafler la mise ?

La question décisive, au cœur de l'analogie entre Suez et Ormuz, est en effet celle de la Chine. Est-elle pour les années 2020 ce que les États-Unis furent pour les années 1950 – une puissance capable de tirer parti de la fin d'un empire anglophone et d'en recueillir l'héritage comme superpuissance mondiale ?

À première vue, le refus chinois de coopérer avec les Américains pour rouvrir le détroit rappelle en effet la posture adoptée par Washington lors de la crise de Suez. Comme les États-Unis en 1956, la Chine a d'abord réagi à la montée de la crise iranienne en plaidant pour une issue diplomatique. Lorsque cette voie a échoué, Eisenhower a choisi la coercition économique et la condamnation publique de la Grande-Bretagne et de la France. On l'a vu : Washington s'est servi de l'arme financière contre Londres pour mettre un terme à l'aventure de Suez. Les États-Unis ont alors repris à leur compte le rôle dominant qu'exerçaient jusque-là la Grande-Bretagne et la France au Moyen-Orient. La Chine dispose-t-elle aujourd'hui de leviers comparables ?

Le risque majeur est que Xi Jinping profite de la crise iranienne pour contester le statu quo à Taïwan, même si la stratégie privilégiée par Pékin consiste plus probablement à rester en retrait et à laisser les États-Unis s'enferrer, une fois de plus, dans des erreurs non forcées au Moyen-Orient. Sauf victoire américaine sans appel, les liens de la Chine avec l'Iran et les autres États du Golfe devraient sortir renforcés de ce conflit.

Dans le même temps, Pékin cherchera à étoffer son infrastructure parallèle de finance et de paiement, en élargissant l'usage du « pétroyuan » dans le règlement des échanges commerciaux et en renforçant les passerelles entre sa monnaie numérique de banque centrale et les économies du Moyen-Orient.

Le dollar n'est pas encore la livre sterling

Cela dit, il ne faut pas surestimer la capacité de la Chine à contester la domination du dollar. Dans les années 1950, les États-Unis disposaient, grâce au système de Bretton Woods arrimant les monnaies au dollar, d'une puissance financière et monétaire écrasante. La quasi-totalité des échanges internationaux, y compris pétroliers, se réglait en dollars. À l'inverse, la monnaie chinoise ne représente aujourd'hui qu'environ 3 % des paiements mondiaux, 2 % des réserves de change, 2 % de la facturation du commerce international et 8,5 % des transactions sur le marché des changes.

La Chine affiche en outre un excédent commercial bien plus massif que celui des États-Unis en 1956. L'an dernier, son excédent avec le reste du monde a atteint 1 200 milliards de dollars, soit environ 6 % du PIB. Avant les années 1970, l'excédent commercial américain n'avait jamais dépassé environ 1 % du PIB. Dans les années 1950, les États-Unis étaient aussi le principal créancier d'une Europe d'après-guerre lourdement endettée. La Chine n'occupe rien de tel aujourd'hui. Au mieux, elle peut espérer exercer une influence sur les pays du Sud global qui forment le cœur de l'initiative de la nouvelle route de la soie.

Tout cela signifie que, si nombre de pays occidentaux disent vouloir de meilleures relations avec la Chine, ils restent en réalité profondément méfiants face à sa politique économique, technologique et militaire. Un accord de libre-échange entre l'Union européenne et la République populaire de Chine sonnerait le glas de l'industrie européenne. Et tant que le compte de capital chinois restera fermé, l'appétit de l'Occident pour les capitaux chinois demeurera limité.

En bref, la Chine d'aujourd'hui n'occupe pas une position aussi solide que celle des États-Unis en 1956. Pas plus que les États-Unis ne se trouvent dans une position aussi affaiblie que le Royaume-Uni d'Anthony Eden.

Le risque central : voir l'Amérique décliner en direct

Il y a pourtant de quoi s'inquiéter. Plus le détroit d'Ormuz restera fermé, plus le risque de récession augmentera. Mais le principal danger d'un « Suez américain » tient donc à ceci : le monde pourrait commencer à voir les États-Unis comme une puissance hégémonique sur le déclin.

Bien davantage que la Grande-Bretagne en 1956, les États-Unis se trouvent aujourd'hui dans une situation budgétaire fragile. Le déficit fédéral atteint 5,8 % du PIB cette année, soit presque le double de l'objectif que le secrétaire au Trésor s'est fixé pour 2028. Il devrait grimper à 6 % en 2029, 7 % en 2041, 8 % en 2048, puis 9,1 % en 2056 – l'horizon le plus lointain sur lequel le Congressional Budget Office puisse se projeter. Alors que la Grande-Bretagne menait, dans les années 1950, une politique budgétaire rigoureuse qui réduisait le poids de la dette rapportée au PIB, c'est l'inverse qui se produit aux États-Unis dans les années 2020. La dette fédérale détenue par le public devrait dépasser 100 % du PIB dès cette année. Elle pourrait atteindre 120 % en 2036, 144 % en 2046 et 175 % en 2056. Les investisseurs étrangers sont de moins en moins enclins à financer un État qui affiche aussi ouvertement un écart insoutenable entre dépenses et recettes. Au cours des deux dernières décennies – et plus encore dans les périodes de crise –, la Réserve fédérale a dû jouer un rôle croissant dans la gestion de facto de cette dette.

L'une des conséquences de cette évolution est la violation de la loi de Ferguson : les États-Unis consacrent désormais davantage de leur budget aux intérêts de leur dette qu'à la défense. On était très loin d'un tel déséquilibre dans les finances publiques britanniques des années 1950. La baisse annoncée du budget américain de la défense entre d'ailleurs en contradiction flagrante avec les ambitions géopolitiques affichées par l'administration dans sa récente stratégie de sécurité nationale.

Si la hausse des rendements à dix ans – près d'un demi-point de pourcentage depuis le début de la guerre contre l'Iran – devait se poursuivre, Scott Bessent pourrait bien se retrouver dans un rôle comparable à celui de Macmillan il y a soixante-dix ans : plaider pour qu'il soit mis fin au plus vite à l'« incursion » iranienne, au nom de la stabilité budgétaire comme du rôle mondial du dollar.

En bref, les États-Unis auraient tout intérêt à méditer les leçons de l'histoire impériale britannique. Si le président Trump choisit de battre en retraite d'ici quelques semaines, en laissant à d'autres le soin de réparer le désordre qu'il a lui-même créé dans le détroit d'Ormuz, les États-Unis risquent de payer un prix comparable à celui qu'a payé la Grande-Bretagne d'Eden en 1956.

Les arguments en faveur d'une tentative de changement de régime en Iran, en 2026, étaient aussi séduisants que ceux qui plaidaient pour une entreprise similaire en Égypte il y a soixante-dix ans. Mais, dans les deux cas, le coût des actions ennemies visant à bloquer une voie navigable stratégique vitale s'est révélé inattendu. Le prix géopolitique d'une opération menée avec un seul allié – la Grande-Bretagne avait au moins la France et Israël à ses côtés – paraît lui aussi exorbitant.

Les États-Unis se sont aliéné non seulement leurs alliés européens, mais aussi ceux d'Asie orientale et, surtout, du Golfe. À ce stade, l'axe Chine-Russie-Iran-Corée du Nord semble être le grand bénéficiaire de la crise, comme les Soviétiques et leurs satellites avaient paru être les principaux gagnants de Suez.

Il est vrai qu'un gros mois ne représente pas un temps très long à l'échelle d'une guerre. À l'heure où j'écris, il est possible que nous soyons à la veille d'une opération terrestre américaine qui arracherait le contrôle d'Ormuz au Corps des gardiens de la révolution islamique. Cette guerre peut encore déboucher sur un désarmement durable du régime iranien, voire sur sa chute. Nous pourrions encore aboutir à un meilleur accord pour sécuriser l'immense flux commercial qui transite par le détroit. Tout cela reste possible. Mais la leçon fondamentale de Suez est que le temps ne joue pas en faveur d'une hégémonie surmenée : les coûts économiques de la guerre s'accumulent plus vite que ne se matérialisent les gains stratégiques.

Le caricaturiste David Low a résumé la chute du Premier ministre britannique Anthony Eden, dans un dessin montrant celui-ci, debout, trempé, au bord du canal de Suez, regardant son navire sombrer. Sur la coque du bâtiment en train de disparaître flotte le pavillon « Go-It-Alone Police » – autrement dit : la police des cavaliers seuls. Vu l'ampleur du désastre, son successeur, Harold Macmillan, s'en sortit remarquablement bien en empêchant le Parti conservateur de couler à son tour, assurant aux tories huit années supplémentaires au pouvoir et gagnant au passage le surnom de « Supermac ».

Nous savons que le vice-président Vance a eu Suez en tête. Cette suite des événements a dû également lui passer par l'esprit.

Article originellement publié sur The Free Press.