Le JDD. Ce livre est entre autres un hommage à votre père, l’essayiste et écrivain Benoît Rayski, disparu en 2024. Quel est son parcours intellectuel et pourquoi lui avoir rendu hommage au travers de ce livre?
Lucas Rayski. C’est d’abord un livre de filiation. Mon père, Benoît Rayski, avait un parcours fait de curiosité, de déplacements, de fidélités sans idolâtrie. Il venait d’une culture très littéraire, avec le goût des idées incarnées : les textes, les tempéraments, les contradictions. Il aimait cette tradition française de l’essai où la phrase engage, où l’on écrit pour comprendre et pour se tenir droit face à ce qu’on voit. Il revendiquait aussi un autre héritage : celui de mon grand-père, Adam Rayski, résistant communiste. Mon père n’a pas hérité de l’idéologie comme d’un bloc ; il a hérité d’une culture : la fidélité aux humiliés, le goût du collectif, une austérité morale et la mémoire du courage. Cette matrice l’a longtemps ancré à gauche, au sens le plus simple : du côté de ceux qui n’ont pas la parole, du côté d’une certaine exigence de justice. Et pourtant, il a connu ce phénomène très français : être accusé de ne plus être de gauche précisément pour avoir refusé de travestir le réel.
«La mort de Quentin Deranque à Lyon a été un révélateur : on y a vu la mécanique du classement immédiat et de la compassion conditionnelle»
Après la seconde Intifada, quand les tensions venues du Proche-Orient traversaient la société française, il a voulu nommer des faits, notamment dans certaines banlieues, et cette volonté de dire les choses telles qu’elles sont lui a valu des procès en illégitimité, comme si constater, c’était déjà trahir. Chez lui, la politique passait par une morale du réel : regarder les faits, ne pas mentir, ne pas confondre indignation et pensée. Mon livre n’est pas un tombeau : c’est une conversation prolongée, une façon de continuer à lui répondre, car ses lumières me manquent.
«C’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche», écrit Alain Finkielkraut dans son dernier livre, Le Cœur lourd. Votre père se serait-il reconnu dans ces propos? Est-ce votre cas également?
La phrase d’Alain Finkielkraut dit quelque chose de très précis : l’attachement à un héritage peut devenir un motif d’exil quand cet héritage change de sens. Et Finkielkraut est d’ailleurs une de ces figures que la gauche n’a pas su transmettre à ses enfants : au lieu de le discuter, la jeunesse l’a souvent transformé en repoussoir, comme si le désaccord devait disqualifier l’héritage. Mon père se serait reconnu dans cette mélancolie combative : rester fidèle à des principes peut vous faire passer, aux yeux de certains, pour un renégat. C’est aussi ce que je raconte. Mais je ne me définis pas «de droite».
D’abord parce que je ne crois pas à la conversion forcée par l’accusation. Si l’on vous traite de «droitard» assez longtemps, vous n’êtes pas obligé d’endosser le costume pour avoir la paix. Je décris un déplacement : le même ensemble de convictions est relu différemment selon l’époque. On peut être classé sans être converti. Dire «Je suis de droite» serait céder à la simplification que je critique. Mon sujet, c’est la manière dont une partie de la gauche s’est mise à distribuer des certificats de pureté, puis à confondre la fidélité à un camp avec la fidélité à la justice.
«Il y a quelque chose d’étrange à voir une génération qui se revendique comme la plus éveillée aux injustices sociales être dans le même temps la plus cynique et désensibilisée de l’histoire récente», écrivez-vous. Ce paradoxe ne s’est-il pas manifesté de manière éclatante dans les réactions d’une certaine partie de la jeunesse de gauche au meurtre de Quentin Deranque à Lyon?
La mort de Quentin Deranque à Lyon a été un révélateur : on y a vu, à nu, non seulement un drame, mais la mécanique du classement immédiat et de la compassion conditionnelle. Dans un tel moment, on devra…ehensible.
Comment le qualificatif de «socio-traître» a-t-il évolué au cours du temps? Que recouvre-t-il désormais?
«Socio-traître» était autrefois une injure interne à la gauche, lancée contre les socialistes accusés de composer avec le libéralisme, de trahir le monde du travail, d’avoir renoncé au conflit social. Aujourd’hui, le mot s’est déplacé : il désigne moins une divergence stratégique qu’un péché moral. Il ne vise plus seulement un parti ou une ligne, mais une génération entière : celle qui a cru à la social-démocratie, qui a gouverné — parfois mal — et qui se trouve sommée de s’excuser d’exister. On n’est plus «traître» parce qu’on a gouverné autrement ; on l’est parce qu’on n’emploie pas les bons mots, qu’on refuse un lexique, qu’on défend une frontière symbolique suspectée d’être «réactionnaire». La figure du socio-traître sert de raccourci : elle explique le présent par la trahison passée et dispense d’autocritique. On pointe le «traître», et tout le reste se tait.
Vous dites que la gauche n’a aujourd’hui «plus d’école», «plus de catéchisme», «plus de récit». C’est peut-être vrai pour la social-démocratie mais on pourrait vous opposer le récit communautariste de la gauche mélenchoniste, qui fonctionne à plein régime et qui séduit une partie importante de la jeunesse française…
Quand je dis que la gauche n’a «plus d’école», je vise la disparition d’un langage commun qui permettait de se disputer sans se détester : un récit social, une culture du compromis et du conflit, un rapport au temps long. La gauche mélenchoniste, elle, a bien un récit. Et il séduit : le peuple contre les puissants, les humiliés contre l’ordre établi, avec une énergie de rupture. Mais ce récit fonctionne souvent comme une mobilisation plus que comme une culture partagée : une succession d’urgences, d’indignations, de causes à additionner, qui soude un camp mais n’enseigne pas forcément à penser. Et même si je reconnais que la gauche a pu produire du vide, je crois que le discours de Mélenchon n’est pas un remplissage : c’est le néant, au sens où il ne transmet ni méthode, ni mémoire, ni cadre durable.
«La gauche universaliste a parfois parlé comme une génération sûre d’elle, en croyant que ses évidences se perpétueraient d’elles-mêmes»
Le récit communautariste, chez certains, offre en plus une identité immédiate et des coupables commodes : efficace pour polariser, moins pour faire société. Sans un «nous» commun, la gauche cesse de se reconnaître elle-même : elle devient une juxtaposition de causes, sans visage, sans continuité, sans identité. Un récit, ce n’est pas seulement une colère ; c’est une vision, une mémoire, une capacité à accueillir le désaccord sans expulser celui qui le porte.
L’échec de la gauche universaliste est-il selon vous un échec de la transmission à la génération d’après?
Oui, c’est en grande partie un échec de transmission. La gauche universaliste a parfois parlé comme une génération sûre d’elle, en croyant que ses évidences se perpétueraient d’elles-mêmes. Elle a sous-estimé l’effondrement des cadres (partis, syndicats, école) et le fait qu’une partie de la jeunesse a découvert la politique via les réseaux, l’actualité internationale, et les logiques d’appartenance. Elle a aussi transmis sur le mode du réflexe : «C’est évident», donc sans récit, sans pédagogie, sans reconnaître ses propres angles morts. Elle n’a pas su éduquer politiquement la génération suivante et lui donner des repères, une pensée structurée.
La jeunesse s’est donc politisée ailleurs et autrement : sur les réseaux, dans des causes fragmentées, au rythme des indignations. On récolte une gauche plus sociétale que sociale, plus identitaire que politique, parce que les passeurs ont déserté ou parce qu’ils ont transmis sans raconter. Mon livre essaie de retisser le fil : remettre les générations face à face, pour que les plus jeunes cessent de vouloir manger leurs aînés et de déboulonner, par réflexe, les principes dont ils héritent. Et qu’on recommence enfin à discuter, corriger, prolonger.
De gauche à droite, Lucas Rayski, Le Cerf, 200 pages, 18 euros.







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