Espionnage industriel, survols de drones, sabotages, campagnes de désinformation orchestrées depuis l'étranger, menaces hybrides qui brouillent la frontière entre temps de paix et temps de guerre… Dans le monde du renseignement, on ne publie pas par hasard. Alors quand le panorama des ingérences 2025 de la DRSD, le rapport de la Délégation parlementaire au renseignement (DPR) et les actes du colloque (Le renseignement français face au désordre mondial) de décembre à l'Assemblée nationale paraissent presque simultanément, il faut savoir lire entre les lignes. Et surtout, lire les lignes elles-mêmes. Ce que ces trois textes donnent à lire, c'est le récit d'une guerre sans front visible ; menée par des adversaires patients, organisés, qui ont compris depuis longtemps que les batailles les plus décisives se gagnent loin du champ de bataille.
La formule qui circule dans les milieux spécialisés résume bien la période : « guerre économique en économie de guerre ». Du « monde sans boussole » décrit par Amin Maalouf à l'« affolement du monde » diagnostiqué par Thomas Gomart, directeur de l'Ifri, toutes les analyses convergent, comme l'a rappelé la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet en ouvrant le colloque de décembre : l'ordre mondial de 1945 est devenu le désordre mondial de 2025. Et dans ce désordre, les menaces ne se succèdent plus. Elles s'additionnent.
L'industrie de défense assiégée
Le premier enseignement du panorama DRSD, c'est la stabilisation des atteintes à la base industrielle et technologique de défense (BITD) française à un niveau que le service qualifie lui-même d'« élevé ». On ne parle plus d'une parenthèse liée à la guerre en Ukraine, mais d'un phénomène structurel. e rapport de la DPR documente lui aussi la tendance : un millier d'alertes d'ingérences économiques en 2023 en France, contre un tiers moins trois ans plus tôt. Les traitements d'alertes par le Service de l'Information Stratégique et de la Sécurité Économique (SISSE) ont progressé d'environ 40 %.
Les conséquences pour les entreprises de la BITD et les laboratoires de recherche se manifestent sur trois fronts. Sur le volet capitalistique d'abord : des puissances étrangères cherchent à prendre des participations dans des entreprises françaises (15 % des atteintes constatées en 2024). Sur le terrain juridique ensuite, avec ce que les spécialistes appellent le « lawfare », soit l'instrumentalisation du droit à des fins de déstabilisation. La DRSD note que cette menace d'extraterritorialité du droit ira croissant à l'horizon 2030-2035. Sur les approvisionnements enfin, par des tensions sur les matières premières et des restrictions d'exportation de composants sensibles.
Ce triptyque illustre bien la nature de la guerre économique qui se joue ; une guerre où l'on n'a pas forcément besoin de pirater un réseau pour affaiblir un concurrent. Il suffit parfois d'un rachat discret, d'une procédure judiciaire bien ciblée ou d'un embargo sur un composant critique.
Pour Pascal Mailhos, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT), qui intervenait lors du colloque, la rupture date d'environ 2022 : « Nous sommes entrés dans l'âge des polycrises. Les menaces sont devenues protéiformes et interconnectées. Du terrorisme à la criminalité organisée, en passant par les ingérences étrangères, elles s'hybrident. Leurs effets sont démultipliés par l'usage décomplexé que font nos adversaires de nouvelles technologies. »
Ils ont votre CV. Bientôt, ils auront vos secrets.
Si la cybermenace concentre souvent l'attention médiatique, la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD) rappelle une réalité moins spectaculaire mais tout aussi préoccupante : la menace humaine reste, en volume, la plus importante. Elle représentait 45 % des atteintes recensées en 2023 et recule à 36 % en 2024. Ce repli relatif ne signifie pas une accalmie : d'autres formes d'atteintes ont simplement pris de l'ampleur, rééquilibrant un tableau qui ne s'améliore pas.
Comment se matérialise concrètement cette menace humaine ? Par le ciblage d'experts lors de leurs déplacements professionnels, en France comme à l'étranger. Par des stratégies de débauchage d'ingénieurs et de chercheurs, souvent adossées à des programmes officiels d'attraction des talents. Et surtout par le recours, de plus en plus fréquent, à des cabinets de recrutement spécialisés mandatés par des entités étrangères pour identifier – voire recruter directement – des collaborateurs actuels ou d'anciens employés d'entreprises de la BITD. Une méthode discrète, difficile à détecter, et redoutablement efficace.
Les secteurs les plus exposés ? L'aéronautique, le spatial, le quantique et l'intelligence artificielle (IA) ; là où la France dispose d'une avance technologique réelle.
Pendant ce temps, les atteintes physiques ont progressé, passant de 18 % des incidents en 2023 à 24 % en 2024. Des enceintes industrielles et des laboratoires ont été ciblés par des tentatives d'intrusion, des vols d'équipements informatiques ou de machines-outils. La DRSD souligne que le vol de matériels numériques professionnels reste l'un des moyens les plus simples pour capter des informations sensibles.
Mais c'est peut-être la question des drones qui illustre le mieux cette évolution. Fin 2024, les signalements aux abords des emprises liées à la défense ont connu une hausse très nette. La DRSD documente des cas de prises de vues systématiques d'installations sensibles ; à des fins de repérage, au minimum. Une entreprise de défense française a ainsi fait l'objet de quatre jets de cocktails Molotov, suivis de survols répétés de drones. Ce niveau de coordination ne doit rien au hasard.
On ne détruit plus une réputation avec des bombes. On le fait avec des algorithmes.
Parmi les évolutions les plus notables du panorama 2025, la montée en puissance des « manœuvres réputationnelles » mérite une attention particulière. Elles représentent désormais 11 % des atteintes recensées contre la BITD. Stratégies de décrédibilisation du matériel français, exploitation de fuites d'informations, campagnes en ligne orchestrées par des mouvances contestataires : les formes se diversifient.
L'affaire du Rafale après l'opération Sindoor entre l'Inde et le Pakistan est venue illustrer cette tendance : des acteurs, dont la Chine, ont cherché à exploiter l'événement pour fragiliser l'image du chasseur français sur les marchés à l'export. Ce type de manœuvre s'inscrit dans une tendance plus large documentée par Viginum, le service chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères : pas moins de 25 opérations d'influence menées par des acteurs étrangers ont été détectées en 2024. Parmi elles, le mode opératoire russe « Storm-1516 », actif depuis l'été 2023, a ciblé des audiences occidentales en diffusant des deepfakes et en cherchant à décrédibiliser le gouvernement ukrainien.

Marc-Antoine Brillant, chef de Viginum, l'a dit clairement lors du colloque : « Des acteurs étrangers sont capables de se saisir avec opportunisme de tout fait divers, de toute actualité, pour les instrumentaliser et tenter de polariser l'opinion. » Il a insisté sur un risque de fond : le remplacement progressif des médias traditionnels par un écosystème centré sur des influenceurs et des médias alternatifs d'opinion, qui offre à ces acteurs malveillants un terrain fertile. La confiance, a-t-il rappelé, est une valeur cardinale dans nos systèmes démocratiques. Et pour nos adversaires, c'est une cible.
La directrice générale de la sécurité intérieure (DGSI), Céline Berthon, n'a pas mâché ses mots sur la manipulation de l'information. : « Elle repose sur la négation complète de la morale et de la vérité. Le recul de la vérité est un défi majeur pour nos sociétés, pour notre démocratie, pour nos libertés. Les attaques contre la vérité sont aussi graves que certaines attaques physiques. »
Les grands groupes se protègent. Leurs sous-traitants, pas encore assez.
C'est une constante que tous les rapports sur le sujet confirment : les grands groupes comme Dassault Aviation, Naval Group, Thales ou Safran disposent généralement de solides dispositifs de protection. Ce sont leurs sous-traitants ; PME et ETI souvent établies en région, parfois avec un seul composant critique dans leur catalogue, qui constituent les cibles les plus vulnérables. Environ 80 % des attaques visent ces acteurs de second rang.
Le rapport DPR va dans le même sens : les atteintes à la sécurité économique ne visent plus seulement les grandes entreprises, mais concernent désormais largement les PME et les ETI. Cette réalité a des implications concrètes pour l'organisation industrielle de défense : il ne suffit pas de sécuriser le donneur d'ordre si la chaîne de valeur reste poreuse. L'exemple du canon CAESAr, dont KNDS France a dû dupliquer certains outils de production par précaution de sabotage, illustre jusqu'où peut aller la réflexion sur la résilience industrielle.
Dans ce contexte, la DRSD a procédé en 2024, en liaison avec la Direction générale de l'armement (DGA) et les principaux maîtres d'œuvre industriels, à un accompagnement ciblé des entreprises les plus stratégiques, sur les volets de protection physique et de cybersécurité. Une démarche individualisée qui commence à porter ses fruits, mais qui reste encore insuffisamment déployée dans le tissu des sous-traitants de second et troisième rang.
« Nous savons ce que nous devons faire »
Au-delà des menaces immédiates contre la BITD, le rapport de la DPR et les débats du colloque dressent un tableau plus large de l'environnement dans lequel opèrent les services. Le général Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire (DRM), l'a glissé lors du colloque : « Les rapports de force régissent davantage les rapports entre États et groupes armés aujourd'hui qu'hier. Il y a un recours désinhibé à la force. Le retour du fait nucléaire s'inscrit désormais dans une forme de normalité inquiétante. Les alliances d'hier sont fragilisées. »
Cette nouvelle donne géopolitique a conduit à la publication, à l'été 2025, d'une nouvelle Revue nationale stratégique (RNS), accompagnée d'une stratégie nationale du renseignement actualisée en janvier 2025. Le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Nicolas Roche, a explicité ce que contient le fameux paragraphe 112 de la RNS : « L'hypothèse d'une participation des armées françaises à une guerre majeure de haute intensité dans le voisinage de l'Europe et le risque d'actions concomitantes déstabilisatrices de nature hybride pour la sécurité intérieure de la France atteignent un niveau inégalé depuis la fin de la guerre froide. » Ces mots, a-t-il précisé, ont été choisis avec soin : « Nous avons reçu la consigne d'écrire les choses telles qu'elles sont, avec honnêteté, franchise et de façon directe. »
Le renseignement n'est plus seulement un outil d'appui : il devient, selon la RNS, « la condition de la souveraineté décisionnelle » et la première ligne de défense face aux menaces hybrides. Ce changement de statut marque un tournant que Nicolas Roche a tenu à souligner : « Nous avons les moyens d'agir. Ce qui me frappe dans mes nouvelles fonctions, c'est que nous savons ce que nous devons faire. »
Ce nouveau cycle se caractérise aussi par de profondes réorganisations internes dans chaque service : création de centres de mission à la DGSE, projet stratégique 2030 à la DGSI, réforme « Valmy » à la DNRED, développement de capacités prospectives et de red teaming à la DRSD. La DRM, de son côté, a opéré une triple transformation : stratégique (bascule vers le suivi de la guerre en Ukraine), organisationnelle (rapprochement de la recherche et de l'analyse), et numérique (exploitation de l'IA et du big data). « Imaginer aujourd'hui que nous avons pu travailler autrement relève de la gageure », a reconnu le général Langlade de Montgros.
Partout, la logique de silo cède la place à la transversalité. Et la coopération interservices atteint un niveau que le directeur du renseignement militaire n'hésite pas à qualifier d'inédit : « La communauté du renseignement a atteint un niveau de confiance et de coopération qui était inimaginable il y a quelques années. J'ai commencé à évoluer dans ce milieu en 2007 : à l'époque, nous étions loin de cela. »
IA, quantique, spatial : la course que la France ne peut pas se permettre de perdre
Le rapport de la DPR et les débats du colloque tirent la sonnette d'alarme sur un sujet encore trop peu débattu publiquement : le risque de décrochage technologique du renseignement français. Nicolas Lerner, directeur général de la DGSE, l'a mis en perspective lors du colloque : « Il serait irresponsable de considérer qu'un service de renseignement ne pourrait utiliser que des technologies françaises. Mais il ne faut pas se résigner pour autant. Les services ont un rôle à jouer pour faire émerger des technologies françaises ou européennes de substitution. » Le sénateur Cédric Perrin, membre de la DPR, n'a pas pris de gants : « Nos dépenses numériques servent à 80 % à acquérir des équipements et des logiciels américains. Notre dépendance croissante vis-à -vis des États-Unis en matière d'architecture numérique est très inquiétante. »
L'IA concentre les inquiétudes à court et moyen terme. Le secteur privé dispose d'un afflux de capitaux sans commune mesure avec ce que le secteur public peut mobiliser. Les principaux modèles de langage sont américains, les processeurs graphiques (GPU) deviennent des biens stratégiques susceptibles d'embargo, et les capacités de transcription, de traduction, de synthèse et de recherche dans des données massives – essentielles au renseignement moderne – en dépendent directement.
Le quantique représente une menace à double tranchant. D'un côté, il permettra de communiquer à l'abri de toute interception et d'analyser des données avec une rapidité inédite. De l'autre, un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait briser les protections cryptographiques qui sécurisent aujourd'hui les communications diplomatiques, militaires ou gouvernementales. La France a choisi de ne pas subir cette révolution. Inspiré du programme britannique ULTRA – celui d'Alan Turing et d'Enigma, dont les archives déclassifiées ont révélé 50 ans plus tard le rôle décisif dans l'issue de la Seconde Guerre mondiale – le programme PROQCIMA, porté par le ministère des Armées et la DGA, engage cinq startups françaises dans une course à l'ordinateur quantique souverain. Objectif : disposer en 2032 de deux prototypes de 128 qubits logiques de conception française, pour un investissement maximal de 500 millions d'euros sur dix ans.
Le secteur spatial, enfin, se transforme à grande vitesse et la France n'a pas le droit de rater ce virage. Elle dispose d'atouts réels : le programme CSO (Composante Spatiale Optique), dont les satellites d'observation militaire constituent l'épine dorsale du renseignement d'origine image, le programme CERES (capacité de renseignement électromagnétique spatiale) pour l'écoute électromagnétique, ou encore le futur Syracuse 4, qui sécurise les communications des forces. Mais la miniaturisation des satellites, la multiplication des constellations commerciales et l'irruption d'acteurs privés comme SpaceX redistribuent les cartes à une vitesse que les cycles d'acquisition militaires traditionnels peinent à suivre. Dans la course technologique, on n'a jamais fini de gagner. On avance, ou on recule.
Backdoor ou pas backdoor
Parmi les sujets les plus sensibles abordés lors de ce triptyque de publications, la question de l'accès aux communications chiffrées occupe une place à part. Entre 60 % et 80 % des communications transitent désormais par des messageries chiffrées de bout en bout. Vincent Mazauric, qui préside la CNCTR et observe les services de près, a posé le bon mot sur la situation lors du colloque : « une symétrie déséquilibrée ». D'un côté, l'article 8 ter de la loi narcotrafic, qui cherchait à obliger les plateformes à fournir un accès aux données en clair, a finalement été supprimé. De l'autre, un article 16 bis introduit dans un projet de loi sur la résilience des infrastructures cherchait à l'exact opposé à interdire tout mécanisme de déchiffrement. Ni l'une ni l'autre de ces deux positions n'était « totalement instruite », a reconnu Vincent Mazauric, président de la CNCTR.
Le Conseil constitutionnel a également censuré, dans le même texte, l'extension de la technique de renseignement algorithmique aux URL, considérées comme des « données mixtes » susceptibles de révéler le contenu de communications privées. Une censure qui affecte directement la capacité des services à détecter des menaces évoluant sur internet.
Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a clos le colloque en assumant la position du gouvernement sans ambiguïté : « Nos adversaires – terroristes ou membres de la criminalité organisée – ont recours à ces systèmes. Nos concitoyens ne nous pardonneraient pas d'avoir laissé passer une chance d'enquêter. » Et d'ajouter, avec pragmatisme : « Ce qui se joue là , c'est la sécurité de nos concitoyens. Il faut convaincre, c'est ce que nous a demandé le président de la République. »
La présidente de l'Assemblée nationale, pour sa part, a rappelé la ligne de conduite du législateur : évaluation, pédagogie, ouverture. Un cadre légal bien adapté est d'abord « un cadre bien évalué ». Et de citer l'exemple de la loi de 2015 sur le renseignement, qui a nécessité un travail très fouillé avant d'aboutir à un texte largement adopté par les deux chambres.
Alliances oui, dépendance non
Au colloque, sur un point au moins, tous les directeurs de service se sont rejoints : oui à la coopération internationale, mais pas à n'importe quel prix. Nicolas Lerner l'a dit sans fausse modestie : avec plus de 250 partenariats bilatéraux et multilatéraux, la France est un pays dont « les renseignements sont recherchés ». Un capital rare. Mais un capital qui ne vaut que si l'on conserve la capacité de former ses propres jugements sans attendre que d'autres le fassent à notre place.
La visite de la DPR en Pologne et en Lettonie en novembre 2025 l'a confirmé sur le terrain. Nos partenaires polonais et baltes l'ont dit sans ambages à la délégation : la France est le seul pays capable d'apporter une analyse autonome de l'allié américain, « tant dans le renseignement d'ordre tactique sur le théâtre ukrainien que stratégique ». Une position singulière en Europe et une responsabilité qui oblige.
Et cette responsabilité prend une dimension nouvelle depuis la publication, le 5 décembre 2025, de la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine ; quelques jours seulement après la remise du rapport DPR. Ce document marque une rupture nette avec le paradigme transatlantique : Washington affirme qu'il n'interviendra plus systématiquement dans les affaires mondiales sauf si ses intérêts fondamentaux sont directement menacés. Lors du colloque, Cédric Perrin a mentionné « une suspension du partage du renseignement » qui, « fût-elle temporaire, donne à la France, seule puissance dotée de l'Union européenne, une responsabilité particulière en matière d'obtention indépendante et de partage du renseignement ».
À l'échelle européenne, la DPR formule une ambition claire : non pas créer une « CIA européenne », perspective jugée irréaliste et inacceptable par la quasi-totalité des États membres, mais construire une architecture d'analyse commune. Muriel Domenach, ancienne ambassadrice de France auprès de l'OTAN, a glissé une formule de Winston Churchill, détournée pour l'occasion : « Il y a pire que d'avoir du multi coop int, c'est de ne pas en avoir. »
Les services n'ont jamais été aussi forts. La menace non plus.
L'un des fils conducteurs du colloque aura été la conviction, partagée par tous les intervenants, que le cadre légal de 2015 – avec son système de contrôle par la CNCTR et la DPR – constitue non pas une contrainte, mais une force. Céline Berthon (DGSI) l'a dit sans ambages : « Les premiers bénéficiaires de cet encadrement sont les services de renseignement eux-mêmes. Ce cadre permet d'assumer une véritable politique publique du renseignement. » Nicolas Roche a ajouté que cet équilibre entre capacités opérationnelles et dispositifs de contrôle « n'est pas vécu comme une contrainte par les services mais comme la condition de leur efficacité ».
Aurélien Rousseau, vice-président de la DPR, a mis le doigt sur l'enjeu politique fondamental : « Notre modèle de démocratie libérale est pris pour cible par nos adversaires. Nos failles démocratiques sont nos principales vulnérabilités. Nos ennemis nous étudient en permanence pour créer de petites fractures, puis des failles dans la nation, la République, la démocratie. » Et de conclure que le prochain défi de la DPR est de « porter ces mots dans le débat démocratique », de traduire en langage accessible des réalités que les états-majors et les services connaissent, mais que les citoyens ignorent trop souvent.
Car c'est bien là le paradoxe de la période : les services de renseignement français n'ont jamais été aussi bien dotés ; 5 milliards d'euros prévus par la LPM 2024-2030, effectifs en hausse dans tous les services – et pourtant la menace n'a jamais été aussi protéiforme, aussi diffuse, aussi difficile à appréhender collectivement. La DGSI a vu son budget plus que doubler entre 2015 et 2024 ; ses effectifs ont progressé de 34 %. La DGSE a crû de plus de 25 %. Ces efforts réels ne suffiront pas si la société dans son ensemble ne comprend pas à quoi elle est confrontée.
Former, protéger, coopérer : le triptyque que personne ne peut esquiver
Ces éléments convergent vers un même message : la protection de la BITD et la souveraineté du renseignement ne peuvent plus reposer sur le seul État. Elles nécessitent un changement de posture des entreprises elles-mêmes, et une prise de conscience collective que la guerre économique se joue dans chaque maillon d'une chaîne industrielle que des adversaires très patients sont en train de cartographier.
Cela passe par le renforcement de la sécurité physique des sites industriels, en particulier pour les sous-traitants. Par la formation des salariés aux risques d'ingérence ; y compris aux techniques de social engineering utilisées par les cabinets de recrutement mandatés par des entités étrangères. Par des contre-mesures face aux campagnes de désinformation, qui supposent de savoir détecter les narratifs hostiles avant qu'ils ne prennent de l'ampleur. Et par une coopération plus étroite entre l'État et les industriels pour mutualiser les informations et coordonner la protection des sites sensibles.
Pour les services de renseignement eux-mêmes, l'enjeu est aussi humain. La concurrence avec le secteur privé pour attirer et fidéliser les profils rares (experts en IA, cryptographes, spécialistes du quantique, analystes data) est aujourd'hui féroce. La DPR recommande de mettre en place un régime indemnitaire adapté, équitable et compétitif, tenant compte des contraintes inhérentes aux métiers du renseignement.
La basse intensité, c'est la guerre de ceux qui savent attendre
Ce qui rend la situation décrite par ces trois publications particulièrement difficile à gérer, c'est précisément son caractère diffus et cumulatif. On ne déclare pas la guerre à un adversaire qui recrute discrètement vos ingénieurs, finance un réseau de désinformation, prend une participation minoritaire dans l'un de vos fournisseurs et fait survoler vos sites par des drones. Pourtant, les effets cumulés de ces actions peuvent, à terme, fragiliser durablement la BITD et avec elle, la capacité de la France à assurer sa souveraineté industrielle de défense et, plus largement, sa liberté de décision stratégique.
Nicolas Roche a tenu à conclure son intervention du colloque sur une note volontairement optimiste, qui vaut d'être rappelée : « L'anxiété provient non pas de la compréhension fine que nous avons de la menace, mais du sentiment que l'on n'aurait pas les moyens d'agir. Or nous avons d'ores et déjà les moyens d'agir efficacement. » Ce n'est pas de la langue de bois : c'est le constat d'un appareil de renseignement qui s'est profondément réformé, mieux doté, mieux coordonné, et qui sait ce qu'il a à faire.
Savoir n'est pas suffisant. La vraie bataille se mène dans les ateliers de Bretagne et d'Occitanie autant que dans les serveurs classifiés des services de renseignement. Elle suppose une prise de conscience que nous sommes déjà , depuis plusieurs années, engagés dans un conflit de basse intensité permanente dont les acteurs les plus habiles ont compris qu'il valait mieux agir avant le seuil de crise que d'y répondre après. Les cartes sont sur la table. Les adversaires sont identifiés, les modes opératoires documentés, les vulnérabilités nommées. « Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur : celui qui est vainqueur, c'est celui qui peut, un quart d'heure de plus que l'adversaire, croire qu'il n'est pas vaincu. » Georges Clemenceau parlait de la Grande Guerre. Un siècle a passé. Rien n'a changé sur le fond. Ce quart d'heure de plus, dans la guerre silencieuse qui se joue contre nos intérêts stratégiques, personne ne viendra le gagner à notre place.
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