Ramdam dans le petit monde du cinéma français. Les 600 signataires d’une tribune anti-Bolloré publiée le 11 mai dans Libération sont exposés à des représailles d’une rare intensité. Maxime Saada, directeur général du groupe Canal + dont Vincent Bolloré est l’actionnaire de référence, a déclaré au cours du “brunch des producteurs” à Cannes dimanche 17 mai qu’il ne souhaitait plus que son groupe travaille avec eux. “Si certains en viennent à qualifier Canal+ de “crypto fasciste”, alors je ne peux pas accepter de collaborer avec eux. La limite est là”, a-t-il déclaré. Parmi les noms sur liste noire figurent ceux de Juliette Binoche, Swann Arlaud et Adèle Haenel.
À l’origine de cette tribune initiée par un collectif baptisé “Zapper Bolloré”, la potentielle acquisition de 100% des parts du distributeur UGC par l’homme d’affaires d’ici à 2028. Il en possède, à l’heure actuelle, 34%. “En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif”, ont accusé les signataires de la tribune.
Le groupe de Vincent Bolloré, Vivendi, détenant déjà la chaîne Canal + et ses filiales, dont Studio Canal, premier producteur de cinéma européen, serait alors “en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran”.
Peu de temps après sa création en tant que première chaîne à péage en 1984, Canal + a commencé à investir dans la production de films, contrepartie de sa disponibilité sur un canal hertzien. Cet engagement est inscrit dans la loi en 1986 et dans les décrets CabSat et SMAD de 2021 : les chaînes et plateformes diffusant des films sont tenues de contribuer au financement du cinéma français. Elles doivent investir un montant calculé en fonction du temps de diffusion d’œuvres cinématographiques.
Bien que ses participations aient baissé depuis la révision de son accord avec le cinéma français en 2025, l’ampleur de l’investissement de Canal + dépasse le minimum légal auquel il est soumis.
En 2025, tous les investissements dans la production agréée ont atteint 1,37 milliards d’euros, selon le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Le groupe Canal + est le premier financeur parmi les diffuseurs privés traditionnels. Il a injecté 155,6 millions d’euros, soit 13,7% de moins que l’an dernier. À titre de comparaison, TF1 et M6 ont investi respectivement 32,8 millions d’euros et 24,5 millions d’euros, des sommes elles aussi en recul mais néanmoins non négligeables.
“Le cinéma français n’est pas dépendant d’un seul acteur”, tempère Laurent Creton, professeur d’économie du cinéma et de l’audiovisuel à l’Université Sorbonne Nouvelle et responsable d’un groupe de recherche sur le sujet. Il fonde ses financements et sa pérennité sur une pluralité d’acteurs et de contributions, et sur un système de régulation mis en place depuis 1946, date de création du CNC, ce qui réduit la dépendance vis-à-vis d’un seul acteur.
Le cinéma français pourrait-il, alors, se passer du groupe de Vincent Bolloré ? “Il pourrait, reprend Laurent Creton, mais ce ne serait pas sans conséquences. Pour avoir un financement sain mais aussi pour son équilibre et son indépendance le cinéma doit s’appuyer sur plusieurs sources issues de sociétés en bonne santé. C’est notamment le cas de Canal + qui accompagne une large partie de la production cinématographique française et qui n’hésite pas à financer des films issus de la diversité”, note-t-il.
Une observation relevée par Gaëtan Bruel, président du CNC interrogé par France Inter lundi 18 mai. Tout en rappelant que Maxime Saada avait eu des “mots forts” sur le rôle de France TV et du CNC dans la production de films, il a évoqué un “sentiment de gâchis” et un “enjeu d’emballement et de polémique qui nous dessert” à l’heure où treize films sur vingt en compétition au Festival de Cannes sont produits par le groupe de Vincent Bolloré.
Françoise Benhamou, présidente du Cercle des économistes et professeure émérite d’économie à l’Université Sorbonne Paris Nord, partage cette remarque : “La pétition est paradoxale : Canal +, c’est le coup de pouce qui peut paraître décisif pour de petits films, des films d’auteurs ou des films issus de la diversité culturelle. Son image est aussi très importante à l’international : le groupe participe au rayonnement de la culture française.” Elle encourage à ne pas établir de “confusion entre une espèce de dénonciation sans fondement objectif observable à ce jour, et une vigilance légitime”.
La concentration verticale qu’entraînerait le contrôle d’UGC par le groupe Canal +, acquisition que l’Autorité de la concurrence doit encore valider, pourrait justifier cette vigilance, ajoute Françoise Benhamou. “Mais c’est encore hypothétique et quand on regarde la stratégie de Canal + jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas de signes inquiétants. La concentration économique devient un problème quand elle empêche le financement de la production, la distribution la plus large possible ou la bonne diffusion des films.” Malgré tout, une forme de défiance demeure. Selon Télérama, certains projets engagés, queer ou encore dénonçant la pédocriminalité dans l’Eglise catholique n’auraient pas obtenu de financements de la part de Canal +, sans qu’il soit possible de parler avec certitude de censure idéologique.
Pour autant, l’annonce du rapprochement entre Canal + et UGC ne devrait pas inquiéter, estime Laurent Creton : “UGC aurait pu être racheté par un fonds de pension américain ou une grande entreprise chinoise. Avoir un champion national, c’est une façon de préserver nos distributeurs d’une prise de contrôle qui échapperait à la France.”





