Pour la première fois depuis des décennies, l'impérialisme étatsunien est tenu en échec par une nation opprimée. Cette situation nouvelle met en lumière la crise d'hégémonie de l'impérialisme étasunien et ouvre des perspectives historiques pour les exploités et les opprimés du Moyen-Orient et du monde entier.
L'impérialisme veut écraser une nation opprimée
L'agression impérialiste contre l'Iran, déclenchée le 28 février 2026, cherchait à remplir plusieurs objectifs stratégiques. D'abord, la puissance américaine n'a jamais toléré l'humiliation qui lui a été infligée par la révolution iranienne de 1979, qui lui fit perdre durablement l'une des pièces maîtresses de sa stratégie au Moyen-Orient, l'Iran du Shah. En tant que nation semi-coloniale, l'Iran a été la cible tout au long de son histoire moderne des puissances impérialistes. Soumis pendant des décennies à l'impérialisme britannique et à la Russie, le pays avait tenté de contester le pillage de ses ressources énergétiques en 1951, lors d'une tentative de nationalisation de ses réserves et de l'exploitation pétrolière. Les impérialistes avaient répondu en orchestrant un coup d'État mené par la CIA et le MI6 en 1953, le « péché originel » de l'impérialisme en Iran, qui avait placé à la tête de l'État une monarchie fantoche et détestée par les classes populaires iraniennes. Conformément à la doctrine Nixon, l'Iran jouait alors un rôle de gendarme pour les États-Unis dans la région, écrasant certaines révoltes dans les pays voisins, et s'était consolidé comme la principale puissance de la région. En se débarrassant du Shah au cours d'un processus historique d'intervention des classes populaires iraniennes, la révolution de 1979 a précipité une rupture profonde de l'État iranien avec l'impérialisme.
La révolution iranienne est la dernière grande révolution ouvrière et paysanne du XXe siècle. Elle fut par la suite écrasée par le clergé chiite qui, en l'absence d'une direction révolutionnaire, a réussi à confisquer la révolution tout en imposant un programme politique théocratique et réactionnaire. La guerre réactionnaire et fratricide entre l'Irak et l'Iran, poussée par les puissances impérialistes, a fini d'affaiblir puis d'écraser définitivement le processus révolutionnaire. Pour autant, la République islamique n'a pu se stabiliser qu'en acceptant la transformation de la place géopolitique de l'État iranien imposée par le processus de masse. Depuis, l'État iranien s'est maintenu en dehors de la sphère d'influence de Washington, qui a tenté d'asphyxier le pays en imposant pendant 47 ans des sanctions et en menaçant d'intervenir directement militairement. L'Iran est ainsi resté une nation opprimée par l'impérialisme.
Pour Trump, un changement de régime en Iran permettrait de soumettre le pays à l'ordre géopolitique de Washington. Cette préoccupation stratégique s'est aiguisée quand l'Iran a commencé, du fait de sa position particulière dans la région, à profiter des reculs successifs de l'impérialisme étasunien au Moyen-Orient, accélérés par le double fiasco des guerres en Afghanistan et en Irak. Le pays a élargi sa place régionale et s'est doté d'un système d'alliances militaires constitué d'États, de groupes et d'organisations politico-militaires qui ont cherché à se présenter comme une alternative face à l'impérialisme étasunien dans la région. Très loin de l'objectif déclaré de restaurer la « démocratie » en Iran et de mettre fin à un régime autoritaire, les États-Unis et Israël se sont tout à fait accommodés, tout comme leurs partenaires européens, des États théocratiques et dictatoriaux du Golfe. Ce qui les intéresse surtout, c'est de faire tomber un État qu'ils considèrent comme un problème stratégique pour leur domination, peu importe qui dirigerait le nouveau régime (d'anciens membres de la République islamique, une dynastie fantoche, etc.) tant que sa nouvelle direction reste alignée sur Washington. À cela s'ajoute la volonté d'ouvrir par la force un marché de 90 millions d'habitants aux capitaux étasuniens tout en mettant en place un régime à même de garantir la surexploitation des travailleurs iraniens.
Enfin, la guerre a des objectifs réactionnaires plus larges, qui s'inscrivent dans la continuité du génocide à Gaza et qui visent à redessiner la carte géopolitique du Moyen-Orient pour y imposer à nouveau un ordre réactionnaire stable, après le bouleversement et la crise régionale ouverts par le 7 octobre 2023. Comme le résumait, avant le cessez-le-feu, le ministère des Affaires étrangères du Sultanat d'Oman, dans une déclaration qui tranche par la liberté de ton et qui marque un tournant dans l'histoire diplomatique du Golfe : « L'objectif de la guerre est d'affaiblir l'Iran et de promouvoir un projet de normalisation, dans un cadre plus large visant à empêcher l'émergence d'un État palestinien et à affaiblir tout État qui soutient sa création […]. Il existe un plan visant la région, dont l'Iran n'est pas la seule cible, et beaucoup en ont conscience. » Liquider la lutte pour l'autodétermination du peuple palestinien, écraser les États les moins ouvertement alignés sur les intérêts de l'impérialisme, permettre à Israël de s'imposer comme une puissance militaire dans la région : c'est un plan réactionnaire pour l'ensemble des classes populaires du Moyen-Orient.
Ce que donnerait une victoire des États-Unis et d'Israël
Une victoire en Iran permettrait aux États-Unis d'avancer dans leur projet de normalisation des relations des régimes arabes avec Israël pour « faire de la région un bloc homogène, parfaitement aligné sur les intérêts des États-Unis [1] » et de faire barrage à la Chine tout en renforçant les prétentions d'Israël à l'hégémonie régionale. Au Liban, envahi par Israël, Trump et Netanyahou cherchent à se débarrasser du principal facteur de contention d'Israël à sa frontière au nord, à savoir le Hezbollah, qui sert d'outil stratégique central à l'Iran [2]. Du côté de l'Irak, également attaqué dès les premiers jours de la guerre, Trump a menacé le pays après la victoire aux élections de Nouri Al-Maliki, candidat pro-iranien, tout en exigeant le désarmement des Forces de mobilisation populaires intégrées à l'armée irakienne et des milices chiites. Quant à Gaza, le renforcement régional d'Israël permettrait de poursuivre et d'étendre le génocide du peuple palestinien, notamment en Cisjordanie.
Au-delà de l'objectif de redessiner la carte du Moyen-Orient, la guerre était censée avoir un caractère préparatoire aux yeux de l'impérialisme étasunien dans le cadre du déclin de son hégémonie [3] et de sa rivalité croissante avec la Chine. En obtenant une victoire rapide et écrasante sur l'Iran, les États-Unis voyaient cette guerre comme une occasion de rappeler leur toute puissance militaire et stratégique mondiale, seulement quelques semaines après une victoire sans combat au Venezuela. Pour Trump, il s'agit aussi de priver Pékin d'une autre source d'approvisionnement en pétrole à bas coût, après la vassalisation du Venezuela, tout en affaiblissant la capacité d'un de ses alliés les plus importants à bloquer les artères vitales du commerce mondial [4].
En d'autres termes, une victoire du camp impérialiste mené par les États-Unis et Israël entraînerait des conséquences catastrophiques pour les peuples de la région mais aussi pour l'ensemble des classes populaires à échelle internationale. Mais ces objectifs ont échoué tandis que Trump, après avoir systématiquement reculé devant les conséquences de ses propres ultimatums, a jeté l'éponge, en déclarant unilatéralement la fin de l'opération « Epic Fury » et en renonçant, pour l'heure, à sa tentative de rouvrir le détroit d'Ormuz, tandis que des négociations complexes se poursuivent et que la guerre se poursuit.
Malgré les menaces de Trump, qui appelait à « détruire la civilisation » iranienne tout en utilisant contre l'ensemble de la région les méthodes génocidaires élaborées dans l'enfer de Gaza, l'Iran a tenu bon. Téhéran a imposé une défaite majeure à la première puissance impérialiste de la planète grâce à une stratégie de guerre asymétrique qui visait à élever au maximum le coût de la guerre, en régionalisant le conflit et en s'appuyant sur les faiblesses économiques et politiques de la stratégie étasunienne. L'impérialisme étasunien avait largement sous-estimé la capacité de l'Iran à s'adapter à sa supériorité technique et militaire : au lieu d'obtenir une victoire rapide sur Téhéran pour accélérer le basculement du pivot vers l'Asie, Trump a dû se résoudre à retirer une partie de ses capacités militaires du Pacifique pour soutenir son effort de guerre. Si la situation demeure ouverte et si on ne peut écarter de nouvelles manœuvres agressives de l'impérialisme, l'Iran continue pour l'heure de fixer les règles du jeu.
La crise de l'hégémonie étasunienne
La guerre en cours est un exemple frappant de la raison pour laquelle les révolutionnaires se placent dans le camp militaire de la nation opprimée face à un oppresseur impérialiste. Contre des positions pacifistes ou « neutres » qui renvoient dos à dos l'Iran opprimé et la première puissance mondiale, une politique révolutionnaire prend toujours position pour la défaite de l'impérialisme face à une nation semi-coloniale car celle-ci ne peut que renforcer la capacité des exploités et des opprimés à lutter pour leur émancipation, a fortiori lorsqu'il est question d'une grande puissance impérialiste. Tandis qu'une victoire de l'impérialisme lui permettrait d'imposer sa loi sur la nation opprimée tout en élargissant sa marge de manœuvre partout dans le monde, la défaite qui se confirme rebat les cartes des rapports de force régionaux et, surtout des rapports de classe.
D'une part, la guerre a d'ores et déjà écorné la crédibilité des moyens militaires étasuniens. Grâce à un fonctionnement décentralisé et au remplacement rapide de ses hauts dirigeants, l'Iran est parvenu à changer en sa faveur l'équilibre diplomatique qui prévalait jusqu'alors. Comme le souligne Trita Parsi : « La guerre ratée de Trump a annihilé la crédibilité des menaces militaires américaines dans la diplomatie entre les États-Unis et l'Iran. Les États-Unis peuvent toujours proférer des menaces, mais tout le monde sait désormais qu'elles ne pèsent plus très lourd. » Dans ces conditions, l'Iran pourrait sortir renforcé du conflit alors qu'il a imposé de facto son contrôle sur le détroit d'Ormuz et, par extension, sa capacité à contrôler des chaînes de valeur cruciales du capitalisme mondial. Comme le résumait Bruno Maçães dans The New Statesman, l'agression impérialiste n'a pas seulement causé un « choc pétrolier » mais plutôt un « choc généralisé » :
Le Moyen-Orient représente 34 % de l'approvisionnement mondial en pétrole brut, matière première de base pour les carburants et les produits chimiques à l'échelle mondiale. Il détient également 33 % du marché de l'hélium, un intrant essentiel pour la fabrication des semi-conducteurs et les applications aérospatiales. La région fournit 30 % du méthanol mondial, un composant clé pour les plastiques et les solvants, ainsi que 4 % du butadiène, utilisé pour produire du caoutchouc synthétique et des plastiques techniques. Ces ressources alimentent une variété immense d'industries, de l'automobile à la construction jusqu'à la santé et aux biens de consommation. Environ un tiers de l'approvisionnement mondial en engrais transite par le détroit d'Ormuz. Sans surprise, les prix ont atteint leurs niveaux les plus élevés depuis septembre 2022, tirant à la hausse les prix alimentaires. L'huile de palme a augmenté de 13 %. Le riz a augmenté de 7 %. Il ne s'agit pas d'un choc pétrolier, mais d'un choc généralisé [5].
Ce « choc généralisé » porte un coup très dur à Washington, « puissance de la mer » dont la suprématie navale apparait désormais en grande difficulté pour garantir l'infrastructure logistique du capitalisme mondial. Pire encore, le blocus décrété par Trump constitue une inversion historique de la stratégie des États-Unis qui ont construit leur hégémonie sur la promesse du libre-échange et non sur le blocage des routes commerciales [6]. Par ailleurs, la crise du parapluie sécuritaire étasunien pourrait entraîner des répercussions à l'échelle mondiale. Alors que l'Asie est très durement frappée par les pénuries massives de carburants et de fertilisants, l'incapacité de Trump à rouvrir Ormuz par la force a remis en cause la crédibilité des garanties de sécurité. De son côté, la Chine a profité de la situation pour se présenter aux alliés de Washington comme un « havre de stabilité », selon la formule du Premier ministre chinois Li Qiang, en procédant à des livraisons d'urgence pour aider les États confrontés à des pénuries [7].
La crise du parapluie militaire étasunien et le début de la fin des ambitions d'Israël pour la région ?
La contestation de l'ordre étasunien au Moyen-Orient est un symptôme du déclin de leur hégémonie mondiale. En particulier, la guerre a déstabilisé les « deux piliers stratégiques » de la domination des États-Unis dans la région. D'une part, le recul étasunien constitue un coup très dur pour l'État d'Israël qui dépend du soutien du bloc impérialiste pour poursuivre son nettoyage ethnique de la Palestine et, en dernière instance, assurer sa propre survie. La marge de manœuvre de l'État colonial s'est réduite au point que le chef d'état-major alerte sur le « risque d'effondrement » de l'armée israélienne. Alors qu'Israël comptait sur la guerre pour éliminer l'Iran, son adversaire central, la crise du pouvoir étasunien et l'opposition croissante de la population étasunienne au soutien à Israël, pourraient priver l'État colonial d'une partie significative de sa marge d'action. L'érosion de la relation entre les États-Unis et Israël est une donnée centrale dans cette configuration [8].
Dans ce contexte, la radicalisation sans fin de la population israélienne et de ses classes dirigeantes devient un facteur d'accélération du déclin de l'hégémonie étasunienne. Après deux ans de génocide et l'autodestruction de la rhétorique de la « seule démocratie » du Moyen-Orient, l'État colonial apporte un démenti cinglant à toutes les promesses hégémoniques que pouvait formuler Washington, ouvrant ainsi une crise du projet de normalisation dans la région et de l'alliance israélo-étasunienne.
Par ailleurs, en privilégiant la défense du ciel israélien à la protection des pétromonarchies du Golfe, les États-Unis ont semé le doute parmi les régimes ultra-réactionnaires de la région qui avaient négocié leur dépendance économique en échange d'une protection militaire. Cette situation est lourde de conséquences car ces États garantissent aux États-Unis et à leurs alliés un flux constant d'hydrocarbures et de gaz tout en investissant leurs revenus pétroliers sur le marché de la dette étasunienne et dans des actifs en dollar, protégeant ainsi la centralité du dollar et la capacité d'endettement quasi illimitée de Washington [9]. D'ores et déjà , des divisions apparaissent dans le Golfe : si Oman et Barheïn considèrent vraisemblablement la possibilité de poursuivre une relation équilibrée avec Téhéran, l'Arabie saoudite mise sur un rapprochement avec la Turquie tandis que les Émirats, rivaux de Ryad, ont décidé de sceller une alliance opérationnelle avec Israël et ont annoncé leur départ de l'OPEP. Alors que le doute et l'inquiétude s'installent dans le Golfe, la crise stratégique de Trump est encore exacerbée par la divergence croissante entre le projet des États-Unis pour ces États pétroliers et les ambitions de leurs classes dominantes. C'est l'hypothèse que fait Karen E. Young, chercheuse au Center on Global Energy Policy de l'Université Columbia :
Entre les années 1970 et le début des années 2010, les États pétroliers du Golfe réinvestissaient principalement leurs revenus pétroliers dans le système financier américain […]. Depuis environ 2014, toutefois, les pays exportateurs de pétrole du Golfe cherchent de plus en plus à mobiliser ces revenus à l'échelle nationale et à recourir à l'endettement pour développer de nouvelles industries locales, comme l'exploitation minière ou l'intelligence artificielle. Ce changement de stratégie [les] a conduits à devenir des investisseurs plus actifs et plus stratégiques plutôt que de se contenter de placements passifs dans la dette américaine ou dans des réserves en dollars [10].
Les pétromonarchies en crise pourraient être tentées de trouver de nouveaux soutiens notamment du côté de la Chine. D'ores et déjà , on prévoit que 80 % de sa consommation de pétrole viendra de la région à l'horizon 2040 (contre 50 % aujourd'hui) [11]. Mais même un recentrage stratégique et la diversification des partenaires des pétromonarchies pourront difficilement combler une crise aussi profonde, qui risque d'impacter durablement les États-Unis et leurs relais locaux et mettre un frein à leurs ambitions. La situation actuelle a profondément fragilisé ces bourgeoisies ultra-réactionnaires et ébranlé leur ambition de poursuivre le business as usual en plein génocide. L'éclatement de ces « utopies réactionnaires » est une coordonnée nouvelle de la situation internationale.
Les implications du recul du camp génocidaire
Mais les recompositions géopolitiques modifient surtout les coordonnées de la lutte des classes dans la région. Historiquement, les défaites et les reculs de l'impérialisme ont toujours été accompagnés par l'ouverture de brèches dans lesquelles les classes populaires peuvent réussir à s'engouffrer. Une défaite de l'impérialisme pourrait faire contrepoids à la démoralisation des masses dans une région trop habituée aux massacres menés par les impérialistes et leurs complices, et insufflerait ainsi une confiance nouvelle.
Le premier grand cycle de lutte régionale [12], annoncé par les révoltes égyptiennes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s'ouvre avec la nationalisation de l'AIOC par Mossadegh, en 1951. Saluée dans le monde comme une affirmation de la souveraineté nationale iranienne, elle est suivie par la chute du roi Fairouk en Égypte, en 1952 puis par la prise du pouvoir par Nasser, en 1954, et la nationalisation du canal de Suez. Ces deux événements sont suivis par le déclenchement de la guerre de libération nationale algérienne, la même année, tandis que l'échec de l'invasion de l'Égypte par la France, le Royaume-Uni et Israël, en 1956, se traduit par une humiliation majeure des anciennes puissances coloniales. Leur défaite ouvre alors la voie à une recrudescence des luttes de classes dans la région, notamment en Irak et en Syrie. Des mouvements insurrectionnels émergent au sud du Yémen en 1963, jusqu'à la création d'un État socialisant, en 1965, au moment même où le Bahreïn est confronté à une insurrection ouvrière menée par les travailleurs du pétrole. Le Front de libération du Golfe arabique occupé (FLGAO) naît en 1968, sur fond de lutte armée à Oman. La création de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), en 1964, place rapidement la Palestine au cœur de cette dynamique, qui se poursuivra jusqu'à la révolution de 1979.
À contre-courant de la restauration bourgeoise et des conséquences de la chute de l'URSS et du glacis soviétique sur les pays du tiers monde, la deuxième séquence régionale de contestation de l'ordre impérialiste et sioniste commence avec la Première Intifada, en 1987, une vague qui entraînera des répercussions moins étendues. Ce mouvement de contestation de l'occupation israélienne embrase la Cisjordanie et Gaza en combinant grèves, boycott, auto-organisation, qui s'impose à l'OLP, contrainte de prendre le train en marche. Le soulèvement provoque des mobilisations ouvrières en Égypte dès décembre 1987, avant de se propager au Soudan, où une grève générale de solidarité a lieu en 1988, tandis que des mobilisations inspirées par la résistance des Palestiniens se produisent en Algérie, en octobre, et en Jordanie, en 1989. Face au risque d'extension du mouvement à l'échelle de la région, les directions palestiniennes ont tout fait pour protéger les bourgeoisies arabes avec lesquelles elles se sont alliées et signent les accords d'Oslo en 1993 [13].
Mais la contre-révolution régionale va aggraver encore la situation pour les classes populaires. La plupart des États défaits par Israël vont rapidement se convertir au néolibéralisme, comme l'Égypte de Sadate puis de Moubarak qui va lancer des vagues massives de privatisation et détruire les acquis de la réforme agraire de Nasser. La Tunisie, le Maroc ou la Jordanie vont connaître des dynamiques semblables. La deuxième Intifada, en 2002, qui va susciter un grand mouvement de solidarité dans la région, l'enlisement des États-Unis en Irak et la montée des luttes ouvrières, servent de prélude aux Printemps arabes, avant qu'une contre-révolution féroce ne mette fin à ces processus : contre-révolution démocratique puis coup d'État en Égypte, bombardements en Libye sous l'égide de l'OTAN, intervention militaire du Golfe au Bahreïn, guerre civile au Yémen et en Syrie. En Irak, des mobilisations se produiront avec quelques années d'écart tandis que le processus récidive lors d'une deuxième vague, en 2019.
La guerre actuelle en Iran a montré quelque chose d'inédit. Pour la première fois depuis la guerre du Vietnam, un État semi-colonial a opposé une riposte d'ampleur à une agression impérialiste. Alors que l'Irak ou le régime taliban avaient été balayés par les attaques étasuniennes, l'Iran tient bon face à l'impérialisme le plus puissant du monde. Dans ces conditions, le recul de l'axe génocidaire constitue une première contre-tendance à la démoralisation des masses après la contre-révolution des Printemps arabes, qui a encore dégradé la situation sociale dans l'ensemble de la région, et le génocide à Gaza, qui a suscité un mouvement de solidarité important malgré la répression. Dans ce contexte, la crise du parapluie sécuritaire étasunien fragilise les régimes réactionnaires qui ont apporté un soutien sans faille à Israël. L'Égypte d'al-Sissi (qui a massacré sa population et placé sous une surveillance militaire constante les 100 000 Palestiniens réfugiés), et la Jordanie d'Abdallah II (qui est allé jusqu'à interdire le drapeau palestinien alors que sa population est majoritairement d'origine palestinienne) se retrouvent ainsi dans une position extrêmement précaire. En outre, l'affaiblissement du bloc des monarchies du Golfe modifie l'environnement stratégique de la lutte des classes dans la région.
Au sein des monarchies du Golfe, Bahreïn est sans doute le maillon le plus fragile. Après l'exécution d'Ali Khamenei, des manifestations ont éclaté pour la première fois depuis les Printemps arabes, lorsque les classes populaires s'étaient mobilisées contre la monarchie. La répression féroce et les disparitions forcées ont suscité une vague de colère, qui s'est notamment exprimée lors des cérémonies funéraires chiites ces dernières semaines. Plus généralement, au sein des classes populaires et des minorités opprimées de la région, comme les chiites, la guerre pourrait également pousser à des dynamiques de mobilisation. Comme le souligne Hamidreza Azizi, chercheur associé au German Institute for International and Security Affairs, « la guerre en Iran constitue le dernier épisode de ce que les chiites perçoivent comme une campagne plus large dirigée contre leurs intérêts et leurs représentants. Les chiites redoutent que les avancées qu'ils ont obtenues au cours des dernières décennies – en Irak, au Liban et ailleurs – puissent être remises en cause. » Dans ces conditions, des dynamiques pourraient émerger par en bas et « recomposer » un autre « axe de la résistance », non plus dirigé par la République islamique mais par les classes populaires en lutte : « Les actions militaires en cours des États-Unis et d'Israël pourraient conduire à la reconstitution de parties de l'axe de la résistance, non pas sous l'impulsion orchestrée par Téhéran, mais plutôt sous l'effet d'une dynamique organique plus spontanée, portée par une identité chiite assiégée [14]. »
L'Iran, de son côté, a craint tout au long de la guerre la possibilité d'une intervention des masses dans la situation, et a limité sa riposte militaire à une guerre de techniciens et de spécialistes des attaques balistiques. Pourtant, malgré la répression du pouvoir, les images récentes montrant des Iraniens se rassembler pour protéger les centrales électriques et les ponts menacés par Trump et les manifestations en solidarité avec le peuple libanais, participent d'une dynamique potentiellement progressiste dans la situation, à savoir la prise de conscience du rôle actif que les masses pourraient jouer pour infliger une défaite à l'impérialisme.
Si ces tendances restent pour le moment embryonnaires, elles infligent un camouflet à Netanyahou et à Trump qui pensaient pouvoir utiliser les Iraniens pour ouvrir un front terrestre dans le pays. Le retour d'un sentiment nationaliste en Iran avait déjà ouvert, après la guerre des Douze jours, un espace nouveau aux masses, que le régime avait tenté de refermer en desserrant par exemple son étau patriarcal et en accordant quelques concessions. Mais ces ouvertures ont poussé la contestation plus loin, notamment au sein du mouvement ouvrier qui a connu une vague de grèves importantes [15]. Une victoire de l'Iran pourrait ouvrir un espace nouveau aux masses iraniennes, soustrait au contrôle des ayatollahs, comme en témoignent les mobilisations de la population, souvent menées par les femmes, qui, sous les bombes impérialistes, organisent le déblaiement des gravats ou la distribution de la nourriture, de manière indépendante du régime. En ce sens, l'hypothèse d'un renforcement automatique du régime en cas de victoire de l'impérialisme tient d'une lecture mécanique de la situation. Une victoire de l'impérialisme étasunien sur l'Iran reviendrait à remplacer le régime actuel par un régime tout aussi réactionnaire, mais aligné sur Washington. Une défaite des États-Unis pourrait renforcer la confiance des travailleurs et des classes populaires de la région dans leur propre force et favoriser la réémergence d'un véritable anti-impérialisme, une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tout régime qui tenterait de passer des accords avec les États-Unis ou n'importe quelle autre puissance qui voudrait continuer à soumettre une nation opprimée depuis des décennies.
Enfin, les conséquences économiques et politiques de la guerre pourraient dépasser largement le cadre de la région. Les conséquences de l'inflation due à l'explosion des prix du pétrole se font sentir dans un contexte différent de celui des chocs pétroliers précédents : le poids de la dette mondiale est au plus haut et les États, y compris les grandes puissances impérialistes, ont une marge de manœuvre toujours plus réduite pour agir sur les conséquences de la hausse des prix sur leurs populations. Dans le cas des pays semi-coloniaux ou dépendants, cette réalité est d'autant plus brutale [16]. La double tendance à la dégradation des conditions de vie des classes populaires à échelle internationale et à l'affaiblissement du « gendarme du monde » est un facteur explosif, y compris au sein des États-Unis. Car, de toute évidence, le fiasco de la guerre en Iran fragilise comme jamais la présidence Trump : la hausse du coût de la vie, sous l'effet combiné des aventures extérieures de la Maison Blanche et de la guerre commerciale, la violence raciste de l'ICE qui a essuyé un premier échec à Minneapolis, la montée en puissance du mouvement No Kings, dans lequel l'opposition à la guerre gagne une place croissante, tous ces éléments pointent vers un affaiblissement du trumpisme. Mais plus largement aussi, un affaiblissement de l'internationale réactionnaire, alors que les tensions montent entre Trump et une Meloni sous surveillance des masses après les grèves anticoloniales de l'année dernière, que Merz a critiqué le « désastre » causé par les États-Unis, que Milei traverse une crise profonde et qu'Orban a essuyé une défaite en Hongrie.
Pour un anti-impérialisme de classe
La défaite des États-Unis place l'ensemble du monde du travail, des classes populaires et de la jeunesse de la région et au-delà dans une position plus favorable pour lutter pour leurs intérêts. Cependant, les perspectives ouvertes par un recul étasunien ne pourront se réaliser pleinement sans une politique totalement indépendante du régime réactionnaire iranien. L'efficacité de la stratégie asymétrique de l'Iran ne doit en effet pas faire illusion sur les capacités du régime à arracher une victoire pérenne et durable face à l'impérialisme.
Si l'Iran tient pour l'instant Washington en échec, la résilience de la bourgeoisie iranienne s'explique moins par sa rhétorique « anti-impérialiste » que par sa position matérielle. En effet, tandis que la bourgeoisie vénézuélienne conservait des liens très forts avec l'impérialisme et ses multinationales [17], en dépit des sanctions imposées par Washington, l'hostilité de la Maison Blanche à l'égard de l'Iran et le découplage presque complet du pays, imposé par un demi-siècle de sanctions, ont rendu les classes dominantes iraniennes moins susceptibles de capituler sans combat. Comme le souligne Kayhan Valadbaygi, spécialiste de l'économie iranienne, les élites actuelles du pays ont émergé
à travers des luttes internes qui suivent le tournant néolibéral du début des années 1990. Sous les présidences de Akbar Hashemi Rafsanjani et de Mohammad Khatami (1989-2005), un courant technocratique tourné vers l'Occident s'impose progressivement en Iran. Il défend la privatisation, la dérégulation et la réintégration aux marchés mondiaux […]. Ces politiques façonnent un tissu d'entreprises semi-privées […] étroitement lié[e]s aux ministères et aux élites politiques. […] L'élection de Mahmoud Ahmadinejad, en 2005, marque l'émergence d'une autre configuration de l'État néolibéral. Ahmadinejad procède à un vaste transfert d'actifs publics vers des réseaux liés au corps des Gardiens de la révolution islamique et à de grandes fondations révolutionnaires – notamment la Fondation Mostazafan, le Setad et la Fondation du sanctuaire de l'Imam Reza [qui se] transforment alors en conglomérats tentaculaires […]. Si la privatisation se poursuit à un rythme soutenu, ses principaux bénéficiaires sont désormais de plus en plus intégrés à l'appareil sécuritaire de l'État [18].
Les exigences maximalistes de Trump, qui se fixait pour objectif de procéder à un changement de la nature de l'État iranien et de sa place dans le système des États, entraient ainsi dès le départ en contradiction avec la base matérielle de la bourgeoisie réactionnaire iranienne et le degré de fusion entre pouvoir politique et pouvoir économique. Une capitulation sans condition face à l'impérialisme menaçait le cœur du pouvoir économique de ces deux fractions, qui contrôlent chacune une partie de l'appareil d'État et s'accordent sur la nécessité de préserver leur pouvoir.
Ainsi, si l'Iran bénéficie pour l'heure d'un rapport de force favorable, l'issue de la guerre n'est pas encore tranchée et rien n'assure que les classes dominantes iraniennes iront jusqu'au bout d'une politique de résistance pérenne à l'impérialisme. Par le passé, le régime iranien n'a pas hésité à œuvrer à des compromis pragmatiques avec l'impérialisme chaque fois que cela convenait à ses intérêts immédiats, notamment en Afghanistan, après le renversement des Talibans, et en Irak, dans l'appui et la collaboration de Téhéran à la stabilisation de l'Irak post-Saddam, après 2003 [19], qui rappelle ainsi à quel point la stratégie internationale de la République islamique n'est pas fondée sur une opposition principielle à l'impérialisme, mais sur la défense des intérêts propres du régime et d'une partie de sa bourgeoisie.
D'autre part, la répression féroce du mouvement ouvrier et de la jeunesse, privés de tout espace politique pour défendre leur propre pays, a ôté à la nation iranienne ses forces les plus radicalement anti-impérialistes à la seule fin de protéger le pouvoir du régime réactionnaire. Par la répression des différents cycles de lutte de 2019, 2021 et 2025-2026, le régime a ainsi largement désorganisé la capacité des masses à résister face à l'agression en préparation. Faire émerger une voix internationaliste, qui adopte une position intransigeante contre l'agression impérialiste en cours tout en conservant une indépendance complète à l'égard du régime réactionnaire de la République islamique d'Iran est la contribution la plus importante que puissent apporter les classes populaires à l'échelle internationale à leurs frères et sœurs de classe en Iran. Renvoyer dos à dos l'Iran et les États-Unis, sans la moindre considération pour les conséquences qu'aurait une victoire des impérialistes pour l'ensemble des exploités et des opprimés du monde revient à s'abstenir face au plus grand déploiement militaire impérialiste depuis le début de la guerre en Irak en 2003. Cependant, la défense de l'Iran en tant que nation opprimée ne doit jamais être confondue avec la défense politique d'un régime réactionnaire et autoritaire et ne doit pas conduire à s'illusionner sur le rôle que pourraient jouer certaines factions soi-disant progressistes au sein du régime.
En ce sens, une politique campiste qui effacerait la lutte des classes pour promouvoir une politique d'alignement total sur le régime iranien revient à partir du principe que les masses ne pourraient pas jouer un rôle en propre. Au contraire, comme on l'a montré, une victoire pérenne contre l'impérialisme ne se fera qu'avec l'émergence d'une force indépendante des masses d'Iran et de la région. C'est ce que soulignait Trotsky à la fin des années 1920 à propos du Kuomintang qui tentait de ménager une meilleure part à la bourgeoisie nationale chinoise en s'opposant de manière limitée à l'impérialisme : « Le marxisme a toujours enseigné que les conséquences révolutionnaires de certains actes que la bourgeoisie est obligée d'accomplir en raison de sa situation, seront d'autant plus décisives, incontestables et durables que l'avant-garde prolétarienne sera plus indépendante de la bourgeoisie, et moins encline à se laisser prendre les doigts dans l'engrenage bourgeois, à se laisser éblouir par la bourgeoisie, en surestimer l'esprit révolutionnaire [20]. »
Alors que le génocide à Gaza avait suscité l'émergence d'un grand mouvement anti-impérialiste dans les centres impérialistes, qui constituent en quelque sorte la « métropole élargie » du colonialisme israélien auquel ils apportent un soutien moral, financier et militaire, il est de la première importance de construire dans son sillage un grand mouvement anti-impérialiste qui se prononce pour la défaite des États-Unis et d'Israël dans la guerre en cours.
Cela exige, en même temps, de lutter contre notre propre impérialisme. Car, en dépit d'intérêts parfois divergents avec Israël, notamment au sujet de l'avenir du Liban, que la France considère comme sa zone d'influence dans la région, l'impérialisme français s'est mobilisé dans la guerre en cours en déployant un groupe aéronaval massif, d'abord en Méditerranée puis en direction du détroit d'Ormuz, pour sécuriser ses intérêts réactionnaires au Moyen-Orient, de ses bases en Jordanie, à Djibouti ou à Abu Dhabi en passant par les intérêts de ses multinationales comme Total ou CGA-CGM. Et tandis que l'impérialisme français couvre les arrières de Trump et Netanyahou dans le Golfe pour avancer en même temps ses propres intérêts, en essayant de capitaliser sur l'enlisement de Trump, la classe politique française couvre les crimes d'Israël sur la scène intérieure, en orchestrant une campagne de répression massive des soutiens de la Palestine, de la loi Yadan, repoussée à juin face à la mobilisation de ces dernières semaines, en passant par les procès contre Europalestine, Rima Hassan ou Anasse Kazib. Les appels creux à la paix, qui renvoient dos à dos les belligérants dans ce conflit ne permettent pas de préparer une véritable lutte contre l'impérialisme dans cette période. Alors que la crise des garanties de sécurité étasuniennes laisse les puissances européennes « orphelines » sur le plan stratégique et que la « militarisation des goulets d'étranglement » fragilise des capitalismes profondément en crise, l'heure est à une nouvelle fuite en avant militariste, dans une période d'interrègne particulièrement convulsive.
Dans ce contexte, nous avons besoin que l'ensemble des organisations du mouvement ouvrier et social se mobilise en faveur de la défaite de l'impérialisme étasunien, sans apporter la moindre confiance dans le régime iranien, pour mettre fin à la guerre en cours et au génocide à Gaza. Il y a urgence à s'engouffrer dans les brèches ouvertes par la crise de l'impérialisme et, avec lui, de l'ensemble de l'internationale réactionnaire.



