Action mondiale alerte contre les attaques à la science
Remise en cause de la science et de l’expertise publique indépendante dans le domaine de la santé et de l’environnement… Trump serait-il l’arbre qui cache la forêt? C’est ce que l’on comprend de la lecture d’un rapport d’Action mondiale (avril 2026) consacré aux menaces contre les agences sanitaires et environnementales en France. Le document, très étayé, avance que le “sabordage” de la sécurité collective (sanitaire et environnementale), dont Trump serait l’acmé, est aussi à l’œuvre en France. “Depuis plusieurs mois, les agences environnementales et sanitaires françaises sont en effet la cible de prises de parole politiques, gouvernementales et parlementaires qui contestent leur rôle, leur légitimité et leur indépendance. Ces attaques ne sont pas anodines : elles interviennent alors même que nous sommes témoins d’une aggravation sans précédent des crises sanitaires et environnementales, suite notamment aux effets du changement climatique,” explique Action mondiale, en ouverture de son rapport. Que se passe-t-il?
Le rapport d’Action mondiale a pour ambition de mettre en lumière les menaces et attaques contre les agences sanitaires et environnementales françaises, soulignant pourtant leur rôle crucial face aux crises sanitaires et climatiques. Ces attaques menacent l’indépendance de ces structures et contestent leur rôle, pourtant clé, dans la gestion des risques sanitaires et environnementaux. Ces attaques interviennent dans un contexte de crises sanitaires et environnementales aggravées, notamment liées au changement climatique. Cette remise en cause, désormais quasi permanente, tend à fragiliser leur capacité d’anticipation, de surveillance et de régulation. Cette stratégie s’inscrit dans une logique : servir des intérêts économiques privés en affaiblissant les structures publiques. Mais revenons au contexte.
Le changement climatique a un impact sur la santé et l’environnement Dans son rapport, Action mondiale souligne un fait, désormais prouvé : le changement climatique intensifie les risques sanitaires et environnementaux. Il aligne d’ailleurs quelques arguments en ce sens : plus de 70 % des maladies humaines sont d’origine animale ; quelque 16 600 décès ont été liés à la chaleur en 2025 en Europe ; la pollution et l’usage de pesticides causent près d’un quart de la mortalité mondiale ; la revue The Lancet estime à 546 000 par an, entre 2012 et 2021, les décès imputables au changement climatique.
Les ressources en diminution des agences clés Le rapport estime que les réductions budgétaires et les baisses d’effectifs affaiblissent la capacité d’action des agences françaises (santé et climat). Action mondiale cite, entre autres, le fait que Météo France a vu sa subvention diminuer de 20 % entre 2013 et 2022, avec une baisse de 25 % des effectifs depuis 2012. De son côté, l’Office national des forêts a perdu près de 1 000 emplois depuis 2017, impactant la surveillance des incendies. L’OFB (Office français de la biodiversité) subit des attaques politiques et des tentatives de suppression ou de réduction de ses ressources, très fortement depuis 2025. Pourtant, cette structure joue un rôle clé contre la surexploitation de l’eau, la pollution et la dégradation des espaces naturels. On peut également citer la restructuration de Santé publique France qui menace son indépendance et sa capacité à surveiller et prévenir efficacement les épidémies.
Des menaces sur la régulation et la protection des ressources au profit d’intérêts privés Les agences sanitaires et environnementales jouent un rôle vital dans la gestion des ressources naturelles face au changement climatique, mais la réduction de leur autonomie favorise l’influence des intérêts privés dans la régulation environnementale. Le rapport avance que certains acteurs économiques cherchent à limiter le pouvoir des agences pour protéger leurs intérêts ; des intérêts privés qui lèsent le bien commun. Par exemple, des lobbys agricoles et industriels tentent de réduire les pouvoirs de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) et d’autres agences, parfois avec la complaisance, voire la bienveillance du gouvernement. Des amendements parlementaires (relais des lobbys) et des initiatives gouvernementales visent ainsi à transférer ou limiter leurs compétences. Enfin, une volonté d’établir une tutelle politique menace l’indépendance scientifique et la fiabilité des expertises. C’est notamment le cas pour les tentatives de mettre l’Anses sous tutelle du ministère de l’Agriculture. Un décret a d’ailleurs été pris et publié en juillet 2025, explique le rapport. Il stipule que l’ANSES, qui délivre des autorisations de mise sur le marché pour des produits phytosanitaires (substances utilisées pour protéger les plantes contre les maladies, les insectes ou les mauvaises herbes), devra tenir compte des priorités du ministère. “Cette décision menace l’indépendance de l’Anses, dont l’expertise est clé pour apporter un éclairage sur le risque que ces produits représentent pour la santé des citoyens,” explique le rapport.
Des risques pour la santé publique Le rapport mentionne explicitement la décision du gouvernement de réduire le périmètre d’action de Santé publique France (SpF). Un paragraphe y est d’ailleurs consacré. “Alors que plus de 700 cas de chikungunya ont été recensés en France à l’été 2025 (…) la menace du moustique tigre est une réalité pour de plus en plus de Français,” note Action mondiale. “Dans de telles situations, la surveillance et la prévention faites par l’agence nationale de santé, Santé Publique France, sont essentielles pour informer la population et les pouvoirs publics de l’avancée du phénomène et des mesures de prévention à mettre en place.” D’ailleurs dès les premiers cas de chikungunya, SpF a assuré une veille épidémiologique renforcée de cette arbovirose, permettant de “dresser un bilan régulier de la situation, de coordonner la réponse locale en lien avec les agences régionales de santé (ARS) et d’informer les habitants et collectivités sur les mesures à mettre en place.” Bien évidemment, SpF ne travaille pas uniquement sur cette maladie. L’agence a des missions qui s’étendent à la prévention, à l’action contre les épidémies, les pandémies, les effets sur la santé des vagues de froid et de chaleur, etc. Santé publique France fait pourtant l’objet d’une remise en cause de la part du gouvernement. Début 2025, une mission d’inspection de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), mandatée par le ministère de la Santé, a eu pour objectif d’évaluer les missions et moyens de cette agence. Action mondiale note que le rapport de l’IGAS n’a pas été rendu public. C’est prévu par les textes, mais la décision est rare. C’est déjà un problème en soi que ce document soit gardé secret. Cela l’est d’autant plus que c’est ce document qui aurait “servi de justification à la restructuration de l’agence et à un transfert de ses compétences au ministère de la Santé en janvier 2026.” “Cette décision, pas du tout concertée avec les professionnels de santé et la société civile, a été largement dénoncée par de nombreux acteurs de santé publique, au motif que cette ‘restructuration menace l’expertise scientifique et sanitaire indépendante qui doit nourrir la décision publique.”
Santé publique France, un cas emblématique La décision unilatérale du gouvernement, annoncée à la suite d’une enquête de France Inter, a suscité de très vives réactions. Un collectif de 350 acteurs de santé publique a dénoncé, dans une tribune publiée dans Le Monde, cette réorganisation, appelant à préserver le rôle de cette structure dans les campagnes de prévention. “On espère que le gouvernement affichera une politique de santé publique claire et qu’il redonnera à son agence la place qui lui revient, et notamment une place pour la prévention et la promotion de la santé,” a expliqué Anne Vuillemin, présidente de la Société Française de Santé Publique, à l’initiative de cette tribune. D’autres réactions ont condamné ce que le gouvernement s’est efforcé de présenter, fin janvier, comme un “recentrage stratégique” de Santé publique France, dont plusieurs missions, comme la gestion des stocks stratégiques et le pilotage de la réserve sanitaire, sont transférées au ministère de la Santé. Les campagnes de communication de santé publique incomberont à partir de 2027 au ministère de la Santé et à l’Assurance-maladie. Cette “annonce d’une possible réorganisation de Santé publique France,” “prend un air de quasi-démantèlement de son activité en matière de campagnes de prévention,” ont alerté les signataires de cette tribune, issus du monde scientifique, médical et associatif.
Ces inquiétudes ont gagné certaines personnalités politiques. Hendrik Dravi, député écologiste et administrateur de SpF, a dit craindre que “cette ingérence politique dans les campagnes de prévention [affaiblisse] l’indépendance scientifique”. De son côté, le sénateur de l’Oise (UC), Édouard Courtial a déposé une question écrite (N°07990) qui mentionne largement les arguments de la tribune publiée dans Le Monde et signée par 350 acteurs de santé publique. Le parlementaire demande à la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, quelles sont “les intentions précises du gouvernement quant à l’évolution des missions de Santé publique France, notamment en matière de prévention et de campagnes d’information” et demande “quelles garanties seront apportées au maintien de l’indépendance de l’expertise scientifique et de sa diffusion publique, et si une évaluation formalisée ainsi qu’une concertation avec les parties prenantes sont prévues avant toute réforme.” Du côté du gouvernement, Stéphanie Rist a expliqué que le transfert des campagnes de communication vise à “offrir aux citoyens des messages plus clairs”, car une “multiplication des porteurs de campagnes” a “pu brouiller la lisibilité de la parole publique en santé”, a ajouté son cabinet, assurant viser “une meilleure efficacité” et non des “économies”. Ces arguments s’appuient sans doute sur des éléments avancés par le rapport de l’IGAS, mais comme le gouvernement en a refusé la publication, on ne sait pas sur quelle base cette décision a été prise. SPF a été créée en 2014 pour doter la France, comme les États-Unis ou l’Angleterre, d’un établissement regroupant des missions de prévention et de promotion de la santé, d’alertes et de surveillance et d’intervention. Elle est née de la fusion de l’Institut de veille sanitaire (InVS), de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), de l’Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus) et d’Addictions Drogues Alcool Info Service (Adalis), rappelle un article du Monde. Peu comprise, car ayant tous les atours de la décision arbitraire, l’annonce de cette restructuration a suscité des inquiétudes sur une “reprise en main politique”. Certains acteurs craignent “un risque majeur de censure” sur des campagnes pourtant essentielles (tabac, alcool, drogues, pollution, santé sexuelle).
“Faire primer les intérêts privés sur la santé publique” Dans son travail, Action mondiale souligne qu’un grand nombre de mesures sont souvent justifiées “par la volonté de rationaliser les dépenses publiques dans un contexte de contrainte budgétaire.” À ce titre d’ailleurs, les agences publiques agissant sur la santé et l’environnement sont souvent qualifiées par leurs détracteurs de trop coûteuses et inefficaces. Mais à la lecture du rapport de l’ONG, on comprend que l’argument budgétaire est le faux nez d’attaques “davantage motivées par des intérêts économiques.” Action mondiale raisonne ainsi : “Près d’un quart de la mortalité prématurée mondiale est due à des facteurs résultant de l’activité humaine tels que l’usage de pesticides ou la pollution ; la régulation des activités et des produits est clé pour protéger la santé des citoyens ; cette régulation repose sur l’expertise scientifique indépendante produite par ces agences ; c’est justement ce rôle des agences dans la régulation des activités et des produits nocifs pour la santé auquel les détracteurs des agences s’attaquent.”
De fait, lorsque la régulation impacte les intérêts économiques de grands acteurs privés, ces derniers déploient des ressources importantes pour lever les contraintes à leurs activités. Et Action mondiale d’expliquer : “Ces attaques ne sont pas un hasard, elles sont le résultat d’une pression croissante exercée par des acteurs privés qui s’emploient à influencer les décisions publiques afin qu’elles ne pèsent pas sur leurs intérêts économiques.” Ce qui alerte l’ONG, c’est que “l’ensemble de ces attaques contre les agences de protection de la biodiversité et de la santé représentent une menace pour l’indépendance de l’expertise scientifique française. L’impact de ces attaques est bien réel et s’observe directement sur la fiabilité des expertises produites mais aussi sur les capacités d’identification des enjeux prioritaires d’action.” Et Action mondiale de conclure : “Affaiblir les agences sanitaires et environnementales signifie se priver de structures capables de détecter les prochains risques pour la santé des populations.”




