Près d’un an et demi après l’élection de Donald Trump, la démocratie américaine marcherait-elle dans les pas de l’autocratie poutinienne ? Les traits d’un style politique longtemps associé au régime russe sont en tout cas de plus en plus visibles aux Etats-Unis, alerte Dimitri Minic, le responsable scientifique de l’Observatoire Russie, Europe orientale, Caucase et Asie centrale à l’Ifri, dans une récente note intitulée “Le miroir toxique de la Russie : comment un style politique qui a affaibli Moscou érode aujourd’hui la puissance américaine”. Pour ce spécialiste de la pensée stratégique russe, le constat est clair : “Les spécificités du style politique russe se retrouvent aujourd’hui aux Etats-Unis, non par exportation du régime russe en tant que tel, mais du fait de l’émergence de logiques de pouvoir similaires, sur fond de fragilités internes.”
L’Express : La vie politique américaine est-elle en voie de “poutinisation” ?
Dimitri Minic : Ce que l’on observe aujourd’hui, ce n’est pas une équivalence de régimes, mais une convergence de style politique. Cela se reflète particulièrement dans la personnalisation du pouvoir, le mépris de l’Etat de droit et l’érosion de la vérité que l’on voit se développer aux Etats-Unis. Ces éléments sont typiques des dynamiques propres aux trajectoires autoritaires. Les spécificités du style politique russe se retrouvent aujourd’hui aux Etats-Unis, non par exportation du régime russe en tant que tel, mais du fait de l’émergence de logiques de pouvoir similaires, sur fond de fragilités internes. Les Etats-Unis restent un Etat de droit où existent toujours de réels contre-pouvoirs, mais ils sont sur la voie d’une “poutinisation”, dont Trump et la mouvance Maga sont les principaux vecteurs.
De quelle manière ce style politique “à la russe” s’ancre-t-il aux Etats-Unis ?
À mon sens, le mécanisme fondateur est le “mythe de la trahison”. Comme en Russie, les élites politiques de la sphère Maga sont convaincues que leur déclin national, réel ou supposé, est le fruit d’une trahison. En Russie, cela s’est matérialisé par l’idée que la chute de l’Union soviétique n’est pas tant le fruit de faiblesses internes que d’une campagne occidentale aidée par une “cinquième colonne”, incarnée par des réformateurs libéraux comme Mikhaïl Gorbatchev ou Boris Eltsine. En ce qui concerne les Etats-Unis, j’ai identifié deux moments qui me semblent importants dans l’univers mental des Maga : la guerre d’Irak en 2003, puis les élections prétendument volées de 2020. De ces éléments fondateurs respectifs, les élites politiques trumpistes, comme russes, tirent deux conclusions similaires. La première est qu’il faut purger leur pays de ceux qu’elles considèrent comme des ennemis politiques et des traîtres. Cela est bien sûr problématique dans un régime démocratique, dont l’un des fondements est la gestion pacifique des désaccords. Fondamentalement, ce mythe de la trahison produit un mode de gouvernement fondé sur la suspicion. La seconde conclusion est qu’il faut absolument réaffirmer la puissance de leur pays sur la scène mondiale. Or les implications stratégiques de ce second point sont majeures car, comme en interne, la politique tend alors à s’organiser autour de la recherche de nouveaux traîtres, mais cette fois à l’extérieur.
Comment cela se répercute-t-il sur leurs alliés ?
Ils sont à leur tour placés sur le banc des accusés. La Russie, par exemple, ne cesse de répéter depuis 30 ans qu’elle s’est saignée depuis toujours pour tous les pays de son ancien empire, mais que ces mêmes pays l’ont trahi dès qu’ils l’ont pu. Du côté de la sphère Maga, on retrouve une logique similaire à l’égard des Européens. Ces derniers sont considérés comme des “sangsues”, des “free-riders” ne payant pas leur facture à l’Otan qui ne font que profiter de la puissance américaine, comme le répète souvent le vice-président J.D. Vance. Il en découle un sentiment d’ingratitude très fort. Dès lors, les alliés traditionnels deviennent des victimes potentielles, qu’il convient de corriger.
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Dimitri Minic est chercheur et responsable scientifique de l’Observatoire Russie, Europe orientale, Caucase du Sud et Asie centrale au Centre Russie-Eurasie de l’Ifri. Il est l’auteur de Pensée et culture stratégiques russes : du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, ouvrage issu de sa thèse et récompensé par le Prix Albert Thibaudet 2023.




