Jomon: Japan in the Time of Hunter

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    Une préhistoire pas comme les autres

    Il y a plus de 16 000 ans, au Japon, des femmes et des hommes inventaient la poterie. Non pas pour stocker des récoltes agricoles, puisque ces sociétés étaient des sociétés non agraires, mais pour rendre comestibles, après les avoir bouillis dans l’eau, des glands et des marrons trop amers pour être consommés tels quels. Ces chasseurs-cueilleurs allaient ensuite construire des villages, développer une économie d’une complexité remarquable et prospérer pendant plus de 10 000 ans sans jamais basculer dans l’agriculture. La période que les archéologues appellent le JÅmon est l’une des plus longues de l’histoire humaine, mais aussi l’une de celles qui permet de remettre en question avec le plus de force la vision habituelle du progrès linéaire des sociétés humaines.

    Jomon: Japan in the Time of Hunter
    Reconstruction d’une habitation enterrée de la période JÅmon – site de Shijimizuka, Japon ©Getty – Agostini Editorial

    Ce que le Japon change à notre vision de la préhistoire

    Depuis les années 1920, nous racontons l’histoire des sociétés humaines avec un schéma évolutif rassurant : les chasseurs-cueilleurs nomades se sédentarisent grâce à l’agriculture, inventent la poterie pour stocker leurs récoltes, forment des villages puis des villes. Le JÅmon contredit ce récit point par point. Les archéologues le savent depuis des décennies et les fouilles spectaculaires menées depuis les années 1980 dans le nord-est de l’archipel l’ont confirmé avec une précision sans équivalent dans le monde : on peut construire de grands villages organisés, développer la sylviculture, pratiquer une pêche spécialisée à l’échelle régionale et ériger des cercles de pierres monumentaux sans avoir jamais semé un plant végétal. Le niveau de documentation accumulé au Japon permet aujourd’hui d’écrire l’histoire économique, sociale et même symbolique de ces sociétés avec une résolution que l’ethnologie elle-même n’atteint pas toujours.

    Poterie de cuisine JÅmon ©Getty – Universal Images Group Editorial

    Des villages sans Etat, une hiérarchie sans domination ?

    Ce qui fascine dans le JÅmon, c’est aussi ce qu’il dit de la complexité sociale possible en dehors de tout cadre étatique. Le site de Sannai Maruyama, dans le nord de l’archipel, rassemblait il y a 5 000 ans près de 500 habitations, une grande maison collective de 32 mètres de long, des greniers collectifs et un chemin bordé de 500 sépultures. On y perçoit des formes de distinction sociale, de gestion collective des ressources, de spécialisation économique, sans que rien ne ressemble à ce qu’on appellerait une élite ou un pouvoir centralisé. Le JÅmon nous oblige à inventer d’autres mots pour décrire ces sociétés et c’est peut-être là son apport le plus précieux à la réflexion anthropologique contemporaine.

    DogÅ« JÅmon estimé entre le Xe et le IIIe siècle avat notre ère – Les DogÅ« sont des statuettes énigmatiques de la période JÅmon ©Getty – Hulton Archive

    Le JÅmon : une leçon pour aujourd’hui

    Si l’on résume, des sociétés de chasseurs-cueilleurs ont anthropisé leur forêt, guidé leurs proies dans des couloirs de chasses taillés dans les bois, géré leurs ressources halieutiques au point de risquer parfois la surexploitation. Cela nous dit quelque chose d’essentiel sur la relation que les humains entretiennent avec leur milieu naturel depuis des millénaires. Le JÅmon n’est pas une curiosité exotique venue de l’archipel japonais, c’est bel et bien un miroir tendu à toutes les sociétés qui ont cru, ou continuent de croire que le progrès ne peut avoir qu’un seul visage.

    DogÅ« – De nombreuses figurines de ce genre ont été réalisées durant les derniers siècles de la culture JÅmon entre le IVe et le IIIe siècle avant notre ère ©Getty – Universal Images Group Editorial