Il suffit parfois d'un cessez-le-feu pour faire vaciller les certitudes monétaires les mieux ancrées. Depuis le 7 avril, la trêve au Moyen-Orient agit comme un révélateur brutal d'une vérité que les marchés financiers n'ont jamais cessé de redouter : derrière les courbes lissées et les indicateurs apaisés, le monde reste suspendu à des décisions politiques dont l'issue demeure fondamentalement incertaine. Ce moment de calme relatif, presque artificiel, recompose les flux financiers globaux, modifie les arbitrages de change et interroge la solidité d'un système monétaire encore dominé par le dollar.
À première vue, les signaux sont rassurants. Le recul des prix du pétrole, consécutif à l'accalmie géopolitique, a immédiatement desserré l'étau inflationniste qui pesait sur les grandes économies. Dans le même temps, les marchés actions ont retrouvé des niveaux proches de leurs sommets récents, traduisant un retour de l'appétit pour le risque. Ce double mouvement a mécaniquement affaibli le dollar américain, dont le rôle traditionnel de valeur refuge s'est estompé dans un environnement perçu comme moins menaçant.
Ce basculement n'a rien d'anodin. Il confirme que le dollar reste, avant tout, une monnaie de crise. Dès lors que le risque systémique recule, même temporairement, les investisseurs se tournent vers des actifs plus rémunérateurs, abandonnant progressivement la sécurité relative du billet vert. Ce phénomène s'inscrit dans une logique bien connue : celle d'un système financier global où la hiérarchie des monnaies est dictée moins par les fondamentaux économiques que par la perception du risque.
Mais cette accalmie, aussi bienvenue soit-elle, repose sur des bases fragiles. Elle dépend d'un calendrier diplomatique incertain, d'engagements politiques réversibles et d'une confiance des investisseurs qui peut se dissiper aussi rapidement qu'elle est apparue.
Le retour en grâce des stratégies de portage
Dans cet environnement apaisé, une mécanique bien rodée, bien connue par nos étudiants, reprend ses droits : celle des opérations de portage, ou « carry trade ». Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.
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Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.
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Le cas est particulièrement révélateur. Maintenu artificiellement faible par une politique monétaire ultra-accommodante, il constitue une source de financement idéale pour ces arbitrages. Tant que les taux, en l'occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.
Dans le même temps, certaines devises dites « procycliques », comme le dollar australien, bénéficient de ce regain d'appétit pour le risque. Leur performance devient alors un baromètre implicite de la confiance des marchés dans la durabilité de l'accalmie géopolitique.
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Tant que les taux, en l'occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.
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Ce retour des stratégies de portage illustre une réalité plus profonde : les marchés financiers, en quête permanente de rendement, exploitent la moindre fenêtre de stabilité pour reconstituer des positions risquées. Mais cette dynamique contient en elle-même les germes de sa propre fragilité.
Le dollar affaibli, mais toujours dominant
L'affaiblissement récent du dollar ne doit pas être interprété comme un déclin structurel. Il s'agit davantage d'un ajustement conjoncturel, lié à la détente du contexte international. Le billet vert conserve encore des atouts fondamentaux considérables : profondeur de ses marchés financiers, statut de monnaie de réserve mondiale, et rôle central dans le système de paiements internationaux.
Cependant, cet épisode met en lumière une tension croissante. Le dollar est à la fois une monnaie de puissance et une monnaie de crise. Sa force dépend paradoxalement de l'instabilité du monde. Lorsque les tensions s'apaisent, il s'affaiblit ; lorsqu'elles s'intensifient, il se renforce. Cette dualité crée une forme de dépendance systémique à la volatilité géopolitique.
Dans ce contexte, les mouvements récents sur le marché des changes traduisent moins une remise en cause du dollar qu'une respiration temporaire du système. Une respiration qui pourrait rapidement céder la place à une nouvelle phase de tension.
Le spectre du risque extrême
De fait, derrière l'optimisme ambiant se profile un scénario que les marchés redoutent sans réellement l'intégrer : celui d'une reprise du conflit. Une escalade militaire majeure, notamment impliquant un engagement direct des forces américaines, provoquerait un choc brutal sur l'ensemble des actifs financiers.
Dans une telle hypothèse, les mécanismes actuels s'inverseraient instantanément. Le pétrole repartirait à la hausse, alimentant les craintes inflationnistes. Les marchés actions corrigeraient violemment, tandis que les investisseurs se précipiteraient vers les actifs refuges. Le dollar, dans ce contexte, retrouverait toute sa vigueur, accompagné d'une explosion de la volatilité sur les marchés des changes.
Ce risque constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d'un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.
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Ce risque, qualifié d'« extrême » par les analystes, n'est pas pour autant marginal. Il constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d'un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.
Cette sous-estimation potentielle du risque géopolitique rappelle les dynamiques observées avant certaines crises majeures, où la complaisance des investisseurs a amplifié les chocs ultérieurs.
Des politiques monétaires sous contrainte
Au-delà des dynamiques de marché, cet épisode met en lumière les dilemmes des banques centrales. Confrontées à des données économiques mitigées, elles hésitent sur la trajectoire de ses taux. Au Royaume-Uni, par exemple, les anticipations d'une baisse en 2026 pèsent déjà sur la livre sterling, reflétant l'incertitude qui entoure la politique monétaire britannique.
De son côté, la Banque centrale du Japon (BoJ) semble contrainte de maintenir une politique accommodante plus longtemps que prévu. L'incertitude mondiale justifie ce statu quo, mais au prix d'un affaiblissement prolongé du yen.
Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l'économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes. La politique monétaire devient ainsi un exercice d'équilibriste, entre soutien à la croissance, maîtrise de l'inflation et gestion des chocs externes.
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Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l'économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes.
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Une lecture systémique des marchés
Ce qui se joue aujourd'hui dépasse la simple évolution des devises. Il s'agit d'un moment révélateur de la manière dont les marchés financiers intègrent — ou ignorent — le risque géopolitique. La baisse de la volatilité, souvent interprétée comme un signe de stabilité, peut également traduire une forme de myopie collective.
Les investisseurs, en quête de rendement, ont tendance à privilégier les scénarios les plus favorables, reléguant les risques extrêmes au second plan. Cette dynamique, bien connue des économistes, alimente des cycles d'euphorie et de correction qui rythment l'histoire des marchés.
Dans le cas présent, la trêve agit comme un catalyseur de cette dynamique. Elle offre une fenêtre d'opportunité, mais ne garantit en rien une stabilisation durable.
Quelle lecture pour la Tunisie ?
Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques. Un dollar plus faible peut également alléger le coût du service de la dette libellée en devises.
Mais cette amélioration reste conditionnelle. Une reprise des tensions inverserait rapidement ces bénéfices, exposant l'économie tunisienne à un choc externe difficile à absorber. Dans un contexte déjà marqué par des fragilités structurelles, la dépendance aux dynamiques internationales demeure un facteur de vulnérabilité majeur.
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Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques.
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Plus profondément, cette séquence rappelle l'importance pour les économies émergentes de renforcer leur résilience face aux chocs externes. Diversification énergétique, consolidation budgétaire et développement de marchés financiers domestiques apparaissent comme des leviers essentiels pour atténuer l'impact de ces fluctuations.
In fine, le calme avant l'incertitude
Ce moment de répit sur les marchés financiers ressemble moins à une stabilisation qu'à une suspension. Une parenthèse fragile, suspendue aux aléas d'une négociation diplomatique dont l'issue reste incertaine.
Le paradoxe est saisissant : jamais les marchés n'ont semblé aussi confiants, et pourtant, les fondements de cette confiance n'ont jamais été aussi précaires. Entre espoir d'un accord durable et crainte d'une escalade, les investisseurs naviguent à vue, oscillant entre optimisme et prudence.
Dans ce théâtre global où la géopolitique dicte le tempo, les devises ne sont que le reflet d'une réalité plus profonde : celle d'un monde où l'équilibre reste, par nature, instable.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l'ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l'Institut Africain
D'Economie Financière (IAEF-ON




