Home War Pascale Morinière : La politique familiale ne peut servir qu'elle-même

Pascale Morinière : La politique familiale ne peut servir qu'elle-même

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Le JDNews. La note de Clément Beaune préconise un mois de congé supplémentaire pour les mères, conditionné à la prise d'un mois de congé par le père. Que vous inspire cette proposition ?

Pascale Morinière. Donner du temps aux parents autour de la naissance, c'est une nécessité que tous réclament. Mais sur la forme, je qualifierais cette mesure de politique de Gribouille. On empile désormais un congé maternité, un congé paternité, un congé de naissance, et bientôt ce nouveau dispositif, en plus du congé parental qui existe déjà. Or le texte affiche précisément l'ambition de simplifier les choses. Ce n'est pas ce que l'on voit. Les parents non experts en politique familiale ne comprennent plus rien à ce maquis réglementaire.

« On instrumentalise la politique familiale au service d'une politique d'égalité »

Ma seconde critique est plus profonde : conditionner ce mois supplémentaire à la prise d'un congé par le père, c'est instrumentaliser la politique familiale au service d'une politique d'égalité. La Suède l'a fait – le résultat est connu : sa natalité est aujourd'hui très basse, quand l'égalité professionnelle entre hommes et femmes y est excellente. On croit encore en France qu'il existe un modèle suédois. Il n'existe plus depuis quinze ans. Quand on utilise la politique familiale pour poursuivre un autre objectif – social, égalitaire ou démographique au sens le plus utilitaire –, cela ne marche pas. Elle doit avoir un seul objet : soutenir les familles et l'accueil de l'enfant. La politique familiale ne peut pas servir d'autres objectifs qu'elle-même.

La seconde mesure phare est l'accès garanti à un mode de garde à partir d'un an. Y êtes-vous plus favorable ?

Oui, et l'expérience étrangère le confirme. L'Allemagne l'a mise en œuvre au début des années 2000, sous l'impulsion d'Ursula von der Leyen, alors ministre de la Famille, avec des effets positifs sur la natalité. Quand les parents ont la certitude d'obtenir une place, ils font des enfants. Mais c'est un vœu pieux faute de moyens humains et territoriaux. Que se passe-t-il pour une famille vivant dans un territoire rural sans assistante maternelle à proximité ? On ne garantit rien du tout.

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Que manque-t-il dans cette note ?

Des mesures structurelles peu onéreuses que l'on tarde à engager. La flexibilité du travail, d'abord : une directive européenne initiée en Grande-Bretagne, progressivement étendue à tous les salariés, n'est toujours pas transposée en France – avec la satisfaction des employeurs et des salariés là où elle a été appliquée. Ensuite, les assistantes maternelles : on a massivement désinvesti ce mode de garde, plus souple et moins coûteux que la crèche collective.

« Des normes absurdes font des assistantes maternelles un métier en voie d'extinction »

Des normes absurdes découragent les nouvelles installations – les prises électriques doivent se trouver à plus d'un mètre du sol, ce qui contraint à refaire entièrement l'installation d'un logement. C'est un métier en voie d'extinction. Il y a enfin une arithmétique que l'on refuse de regarder en face. Une place de crèche coûte 20 000 euros par an à la collectivité, quand les parents n'en financent que 3 000 à 6 000 selon leurs revenus. La PreParE – prestation partagée d'éducation de l'enfant – est fixée à 751 euros par mois. Il serait plus rationnel d'augmenter cette prestation pour que les parents qui le souhaitent gardent leur enfant à la maison, plutôt que de financer des places en collectivité à grands frais. Le rapport sur les 1 000 premiers jours d'Adrien Taquet le recommandait déjà : pour le développement psychoaffectif du jeune enfant, la garde parentale est préférable dans les premiers mois. Beaucoup de parents n'ont pourtant pas les moyens de s'arrêter. C'est là que l'État devrait agir.

Cette note représente-t-elle un tournant dans la politique familiale française ?

Un tout petit mieux… Depuis le Covid, les politiques familiales européennes ne produisent plus leurs effets – même les pays qui investissent beaucoup connaissent une chute de la natalité. On passe à côté d'un levier essentiel : la dimension culturelle. Une société qui ne dit pas aux familles qu'elles sont utiles à tous ne peut espérer inverser la tendance. Quand le mot « famille » apparaît dans la presse, c'est pour un fait divers ou les confidences d'une personnalité. Jamais pour dire : quand vous élevez vos enfants, c'est la société tout entière que vous construisez.

Ce message-là, on ne l'entend jamais. Pendant ce temps, le mouvement childfree prospère, le phénomène Gink [Green Inclination No Kids, refus d'avoir des enfants pour des raisons écologiques, NDLR] s'installe, et l'idée que l'enfant est un problème privé se répand. Dans les années 1960, le baby-boom n'était pas seulement le fruit d'une politique – il y avait une contagion du désir d'avoir des enfants, et l'on atteignait trois enfants par femme en moyenne. Dans un environnement culturel hostile aux familles, aucune mesure ne peut porter ses fruits.

La famille est-elle devenue une valeur politiquement suspecte ?

C'est le paradoxe de notre époque. On la dit d'extrême droite – ce qui est une aberration historique : dans les années 1930, le Parti communiste français affichait la famille sur ses tracts et ses slogans. La famille n'est pas une valeur idéologique, c'est une réalité humaine et sociale. Ce qui est en cause, c'est une forme d'individualisme qui refuse l'engagement au long cours. Accueillir un enfant, c'est s'engager pour vingt ans au minimum, accepter de ne plus être uniquement dans l'épanouissement de soi. C'est cet effort que la société devrait saluer – pas seulement en ouvrant des places de crèche.