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Si cest suspect, on rapplique : à Calais, un journal satirique secoue la politique locale

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À trois jours du second tour des élections municipales, le marché d'Ardres, petite commune de la campagne calaisienne, s'anime. Alors qu'il avait été élu sans concurrence en 2020, le maire sortant Ludovic Loquet fait aujourd'hui face au Rassemblement national (RN) et à une liste sans étiquette pour tenter de briguer un quatrième mandat [il a été réélu le 22 mars avec 46,88 % des voix », NDLR]. Au milieu des candidats tracts en mains et des nombreux Ardrésiens venus faire leurs emplettes, Morgan Railane tente de se faire une place. Le quinquagénaire fait le tour des étals avec, sous le bras, une vingtaine de numéros de son journal satirique d'investigation, La Coulisse de Calais, qu'il vend 3,5 euros l'unité. « On parle de politique en s'amusant, ça vous intéresse ? », tente-t-il à la volée.

Ce matin, Morgan Railane n'a pas choisi Ardres et ses 4 000 âmes par hasard. Le dernier numéro de La Coulisse — un format de 16 pages spécialement concocté pour les municipales — renferme, entre autres, les portraits des trois candidats de la commune. Dont celui dudit maire Ludovic Loquet, qui n'a pas vraiment apprécié le travail du mensuel satirique, qui relate une rencontre tendue entre le journaliste et l'élu.

Si cest suspect, on rapplique : à Calais, un journal satirique secoue la politique locale

Quelques jours plus tôt, un de ses colistiers tentait même de subtiliser l'ensemble des exemplaires en vente sur la commune, dans la boulangerie Chez Coralie et Vincent, à quelques kilomètres de là. « Il a demandé à notre vendeuse s'il pouvait acheter les 39 exemplaires encore disponibles », sourit Coralie Thiry, cogérante de la boutique. « On lui a dit qu'il fallait payer en espèces, il est parti retirer de l'argent et on ne l'a jamais revu. » Une affaire qui a fait du bruit dans le village. Au point de pousser le candidat RN Quentin Louis à acheter et faire imprimer 2 000 exemplaires de cette page de portraits pour la distribuer aux habitants.

« Beaucoup de sujets à creuser que la presse locale n'a pas les moyens de traiter »

Comme à Ardres, le fondateur du journal laisse rarement les politiques de marbre. Journaliste depuis le début des années 2000 dans le Pas-de-Calais, celui qui est aussi patron de la petite agence de presse Aletheia passe la région au scanner avec une obsession : lever le voile sur un milieu politique bien trop opaque à son goût. « C'est le manque de transparence qui nous motive. Si vous n'êtes pas transparent, alors ça devient suspect. Si c'est suspect, nous, on rapplique. »

Créée en septembre 2024, d'abord sous la forme d'un trimestriel et uniquement disponible en format papier, La Coulisse de Calais est aujourd'hui vendue à un peu plus de 1 000 exemplaires en moyenne et distribuée à Calais et dans ses environs, tous les 1er du mois. Inspiré du Canard enchaîné, pour lequel Morgan Railane pige depuis près de 25 ans, le journal mêle dans ses pages enquêtes, portraits piquants et dessins satiriques de trois collaborateurs, dont deux du Canard. Le tout avec un objectif : « Faire marrer les lecteurs. » La petite rédaction de quatre journalistes, presque tous payés à la pige, peine encore à atteindre la rentabilité, mais croit fermement en son projet. « L'investigation est forte au niveau national avec des journaux comme Mediapart, au niveau régional avec Mediacités, mais il n'y a quasiment pas de support au niveau infra-régional, à l'échelle d'une agglomération et pour nous, c'est vraiment nécessaire démocratiquement d'enquêter à ce niveau-là », détaille Samuel Maïon-Fontana, journaliste et coactionnaire du projet.

Une certitude née il y a quelques années, grâce aux enquêtes de Morgan Railane. Début 2024, le journaliste s'attaque à la figure d'Emmanuel Agius, ancien premier adjoint à la mairie de Calais, président du plus gros office HLM de la ville et champion local du cumul des mandats. Dans une enquête pour son agence Aletheia Presse et pour Médiacités à Lille, il dévoile que l'élu s'est octroyé une BMW de fonction et a permis à sa compagne d'acquérir un logement social de manière irrégulière. L'affaire est retentissante et le premier adjoint démissionne de tous ses mandats. « À ce moment-là, je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire, beaucoup de sujets à creuser que la presse locale n'a pas les moyens de traiter. Mais aussi qu'il y avait un public prêt à payer pour ça », développe Morgan Railane. Poursuivi par la compagne d'Emmanuel Agius, le journaliste avait été condamné pour diffamation en première instance avant d'être relaxé en appel.

Duo détonnant et enquêtes très suivies

Depuis son lancement, La Coulisse a multiplié les enquêtes et n'a pas hésité à égratigner Natacha Bouchart, maire divers droite de Calais depuis 2008 et réélue dès le premier tour, le 15 mars. Surnommé Batacha Nouchart dans les colonnes du journal, l'édile a fait l'objet de nombreuses révélations, allant des coûts exorbitant du Dragon et du Varan, commandés à la compagnie nantaise La Machine pour redynamiser la ville, à la préemption illégale d'un local destiné au Rassemblement national. Depuis, Natacha Bouchart nourrit une certaine animosité envers le journal, qu'elle qualifie volontiers de « torchon » dans la boucle WhatsApp des élus de la Ville. Même si la maire ne manque aujourd'hui pas un numéro du mensuel satirique. « Le jour de la sortie, nos premiers clients sont toujours les employés de la mairie, sourit Hervé Cousin, gérant du Tabac Jacquard, principal vendeur de journaux du centre de Calais. Ils en achètent cinq pour les distribuer dans tous les services. » Une petite victoire pour Morgan Railane : « Aujourd'hui, tous les politiques nous reçoivent, ils cherchent à faire copain copain pour ne pas être embêté mais ce n'est pas comme ça qu'on fonctionne.

Si le quinquagénaire bouscule autant le microcosme politique, c'est qu'il en connaît tous les rouages. Ancienne figure locale du Rassemblement pour la République des années 1990, ancien proche de l'ex-ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, Morgan Railane détonne dans la profession. « J'étais un intellectuel perdu en politique et en général ça ne fonctionne pas. Mais aujourd'hui, je bénéficie de cette expérience, d'avoir fréquenté ce monde là de l'intérieur », raconte celui qui se désigne comme un « gaulliste finissant ». En 2024, au moment de lancer La Coulisse, Morgan Railane se tourne alors naturellement vers son ami de longue date Daniel Boulogne, ancien journaliste et engagé au Parti socialiste pendant une dizaine d'années, avant de rejoindre brièvement la maire de Calais.

Multiplier les éditions

« Ça a surpris, ce binôme entre un con de droite et un con de gauche, sourit Daniel Boulogne. On avait chacun nos entrées, nos sources. On jouait de cet équilibre assez drôle. »†Le duo aura fait fonctionner le journal pendant près d'un an et demi avant de prendre ses distances à la suite de désaccords à répétition. « Morgan n'appréciait pas une de mes sources et refusait catégoriquement qu'elle soit citée », relate Daniel Boulogne. « Daniel aimait un peu trop interroger ses amis et refusait le contradictoire », rétorque Morgan Railane. Dans ce genre de microcosme, la frontière est souvent fine.

Face au besoin de séduire de nouveaux lecteurs et d'augmenter les revenus de La Coulisse, aujourd'hui déficitaire, Morgan Railane rêve de multiplier les éditions, partout où cela sera possible. En décembre dernier, La Coulisse de Dunkerque voyait le jour, animée par la même petite équipe. Elle est aujourd'hui diffusée à un peu moins de 1 000 exemplaires autour de la quatrième ville du Nord. Elles seront bientôt rejointes par La Coulisse du Chablais à Thonon, supervisée par Samuel Maïon-Fontana, basé en Savoie.

La version dunkerquoise du journal a vu le jour en décembre 2025.

Un projet ambitieux quand on sait que les rares journaux satiriques d'investigation locale ont jeté l'éponge ces dernières années. Le Ravi, journal satirique emblématique du Sud-Est pendant près de 20 ans, a mis la clé sous la porte en 2022, faute de soutiens financiers au niveau local. Même déconvenue pour Le Sans-Culotte, en Vendée, qui a disparu en 2024. Les créateurs déclaraient alors n'avoir « plus de jus », lessivés par la précarité du métier et les attaques répétées. Bien conscient de la dureté du secteur, Morgan Railane est loin de baisser les bras : « C'est un boulot ingrat, mais je pense que ça peut marcher. Entre le Calaisie et le Dunkerquois, il y a plus de 300 000 habitants. Mais si ça ne fonctionne pas, ce qui est sûr c'est qu'on n'aura pas fait ça pour rien. »