C’est un terme tant utilisé dans le débat public que l’on a cessé de le questionner : la notion d’immigré est aujourd’hui utilisée comme un synonyme du mot étranger. Or, cela n’a pas toujours été le cas. C’est l’histoire de ce terme qu’Alison Bouffet a étudiée dans le cadre de sa thèse en philosophie politique contemporaine, intitulée “Le sujet de l’immigration. Généalogie et critique du national”.
Déconstruire une évidence politique Plutôt que de définir l’immigration ou de dire ce que c’est, Alison Bouffet a choisi “d’éclairer la manière dont l’immigration a fait question, comment est-ce qu’elle a été constituée comme un problème pour l’Etat, par l’Etat, etc. ? Donc j’ai enquêté sur les conditions de problématisation de l’immigration”. Dans cette perspective inspirée de Michel Foucault, en particulier “de la gouvernementalité foucaldienne”, il s’agit d’examiner comment l’État a progressivement constitué la question de l’immigration et comment il a acquis “la capacité à dire qui est étranger”, monopole finalement assez récent dans l’histoire politique.
La chercheuse précise que “quand on retourne dans l’histoire, déjà on se rend compte que cette différence entre étranger et non nationaux émerge très lentement, d’abord autour de questions de droit d’aubaine, de la capacité qu’a le souverain à saisir les biens des étrangers après leur mort. Peu à peu, les termes qui vont désigner l’étranger comme immigré vont apparaître, d’abord dans l’économie politique (…) et puis la première fois où vraiment le terme va se diffuser dans la presse française c’est pour désigner en fait des opérations de transfert de main-d’œuvre depuis l’Asie et l’Afrique vers les colonies françaises”. L’immigration apparaît d’abord comme un outil, “un remède et puis une technique de gouvernementalité des populations”.
Du remède démographique au problème national Au XIXe siècle, la charge normative de la notion d’étranger s’intensifie : “on va avoir une constitution de ce problème de l’immigration, qui va d’abord être porté par des racialistes et puis des antisémites de l’extrême droite, notamment à travers le journal L’Action française, qui va vraiment venir désigner l’immigration comme un problème pour le coup racial, qui pose problème pour la reproduction biologique en fait de la nation”. Pourtant, jusque dans l’entre-deux-guerres, demeure l’idée concurrente d’un instrument de gestion du travail.
Sans prétendre diagnostiquer l’actualité, Alisson Bouffet souligne la continuité des rationalités. Les discours contemporains résonnent avec des formulations anciennes : “par exemple, quand je travaillais sur Jean Bodin, juriste du XVIe siècle, qui parle de la vermine étrangère qui envahit le royaume, j’entendais en même temps Donald Trump à la radio parler des étrangers, des immigrés somaliens comme ‘garbage’, donc il y a vraiment des effets de retour d’écho qui sont assez saisissants”.





