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Abstention in municipal elections: between distancing from local politics and de

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Les élections municipales de mars 2026 allaient-elles confirmer la tendance à la baisse tendancielle de la participation, observée au fur et à mesure des scrutins ? C'est en effet ce qui est advenu, analyse Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d'entreprise de l'Ifop, qui montre une chute impressionnante dans les zones rurales. Cela témoigne, selon lui, d'une prise de distance croissante avec la politique, y compris locale, alors même que les municipales se déroulent à un échelon par excellence de la proximité.

Après l'abstention record (55%) enregistrée au premier tour des élections municipales de 2020, scrutin s'étant déroulé alors que la psychose du virus du Covid-19 gagnait tout le pays, la question du niveau de participation aux élections municipales de 2024 taraudait candidats et commentateurs. Allait-on retrouver un taux équivalent, voire supérieur à celui des municipales de 2014, ou bien ce scrutin allait-il constituer une nouvelle étape dans la baisse tendancielle de la participation se dessinant élection municipale après élection municipale ?

Une prise de distance croissante avec la politique, y compris locale

Avec une participation de seulement 57%, la question a été tranchée au soir du premier tour. Ce taux s'inscrit en recul de près de sept points par rapport au scrutin de 2014 et, comme le montre le graphique ci-dessous, la courbe de la participation a poursuivi sa trajectoire baissière.

Évolution de la participation au premier tour des élections municipales en métropole depuis 1965
Abstention in municipal elections: between distancing from local politics and de

Nous sommes donc en présence d'un phénomène tendanciel s'inscrivant sur la longue durée, dont nous devons identifier les ressorts à l'œuvre. Quand on interroge les abstentionnistes, ces derniers évoquent d'abord l'incapacité de la politique à répondre à leurs besoins et à améliorer leurs conditions de vie. Cette impuissance perçue du politique est ressentie, alors même qu'il s'agit d'une élection se déroulant dans la commune, échelon par excellence de la proximité. Le fait que l'action des maires et des municipalités, pourtant en charge du quotidien, ne soit plus perçue par tant de Français comme quelque chose de suffisamment important ou significatif pour qu'ils se mobilisent et indiquent leur préférence en la matière en dit long à la fois sur la crise du politique et sur la dépolitisation de toute une partie de la population, qui ne se sent ni représentée, ni écoutée, ni intégrée dans la communauté démocratique. Le mode de fonctionnement et les compétences des collectivités territoriales tout comme les oppositions politiques et leur incarnation dans des personnalités et des figures locales représentent un univers et un monde obscur pour beaucoup de Français, qui ont décroché de la politique, même locale. Illustration parmi d'autres, quand 74% des Français pouvaient citer le nom de leur maire en 2017, ils ne sont plus désormais que 60% à pouvoir le faire. Ces « décrocheurs » se sont recentrés sur leur quotidien, leurs proches et leurs hobbies, quand, pour d'autres, ce sont les fins de mois difficiles et les difficultés sociales qui les ont détournés du débat politique et municipal.

Cette prise de distance vis-à-vis de la vie publique locale frappe de plein fouet la presse quotidienne régionale (PQR), dont la raison d'être était précisément de donner à voir et de raconter la vie du territoire, les initiatives et les prises de décision des municipalités, mais également les controverses et les débats locaux. Comme l'ont bien montré Jean-Laurent Cassely et David Medioni, la diffusion de la presse quotidienne régionale recule, au profit de pages Facebook locales, canaux d'information non institutionnalisés et moins généralistes et faisant la part belle à la subjectivité et à des informations ciblées, touchant, grâce à la magie des algorithmes, des publics de niche ou affinitaires. Le déclin de la PQR et la hausse tendancielle de l'abstention aux élections locales (lors des dernières élections régionales de juin 2021, l'abstention avait atteint près de 67%) constituent deux symptômes jumeaux de ce retrait et de désintérêt civique et citoyen. Et ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'audience de la PQR se maintient chez les seniors, tranche d'âge parmi laquelle la participation aux élections municipales est la plus élevée, et que, inversement, les 18-35 ans, qui se sont beaucoup plus massivement abstenus, lisent très peu la presse locale.

Effet d'âge et effet de génération

Ces écarts très marqués selon l'âge des citoyens ne sont pas nouveaux et renvoient pour partie à ce que les sociologues appellent un « effet d'âge » (qu'ils distinguent de l'« effet de génération »). Cet effet d'âge désigne des comportements qui sont propres à un âge donné et que l'on observe quelle que soit l'époque ou la période.

Ainsi, comme le montre le tableau suivant, comparant le taux de participation par tranche d'âge aux élections municipales de 2008 et en 2026, le taux de participation des jeunes est resté relativement stable dans le temps et nettement plus faible que dans la moyenne de la population et a fortiori que parmi les seniors. Symétriquement, ces derniers se caractérisaient déjà il y a dix-huit ans comme la tranche d'âge la plus participative. Cette stabilité du niveau de la participation aux deux extrémités de la pyramide des âges, à près de vingt ans d'écart, nous met sur la piste d'un effet d'âge.

Chez les jeunes, l'intérêt pour la politique locale, la démarche de s'inscrire sur les listes électorales comme celle de voter sont historiquement moins répandus que parmi les seniors, disposant de davantage de temps pour suivre l'actualité locale et, par ailleurs, en général, plus sédentaire résidentiellement et plus assidus à « leur » bureau de vote, dans lequel ils ont leurs habitudes.

Comparaison du taux de participation au premier tour des municipales par tranches d'âge entre 2008 et 2016
  2008 2026 Écart
18-24 ans 41% 44% +3 points
25-34 ans 50% 46% -4 points
35-49 ans 72% 58% -14 points
50-64 ans 80% 57% -23 points
65 ans plus 75% 70% -5 points
Ensemble 69% 57% -12 points

Source : Enquête participation Insee 2008 et Ifop 2026.

Pourtant, parallèlement à cet effet d'âge structurel, la comparaison des chiffres à dix-huit ans d'écart fait également apparaître un effet générationnel, c'est-à-dire une caractéristique ou un comportement propres à une cohorte générationnelle donnée. Ainsi, alors qu'en 2008 le taux de participation était encore très élevé parmi les tranches d'âge intermédiaires (les 35-64 ans), ce taux a beaucoup reculé en 2026 parmi les personnes se situant désormais dans ces âges. Alors qu'il y a dix-huit ans la participation structurellement faible parmi les moins de 35 ans grimpait très significativement passé 35 ans, le gain de participation est désormais nettement moins spectaculaire après 35 ans. Les générations qui ont aujourd'hui entre 35 et 64 ans semblent nettement moins civiques et moins intéressées à l'enjeu municipal et communal que les générations qui avaient le même âge en 2008. Les prochains scrutins nous diront si, arrivés dans la séniorité, ces 35-64 ans adopteront par effet d'âge un réflexe de participation électorale plus élevé ou si l'effet de génération aboutira à une chute de la participation parmi ces futurs 65 ans et plus. Si l'on se base sur les données actuelles, les deux phénomènes semblent d'ores et déjà à l'œuvre parmi les seniors d'aujourd'hui qui, par effet d'âge, sont toujours les plus nombreux à voter, mais parmi lesquels le taux de participation s'est déjà un peu érodé par rapport à ce que l'on observait parmi les 65 ans et plus en 2008 (-5 points de participation), du fait de l'arrivée à l'âge de la séniorité de l'avant-garde d'une cohorte générationnelle moins civique.

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Une campagne électorale escamotée

Parallèlement à ces déterminants structurels de l'abstention, la participation a également été fragilisée par des éléments conjoncturels, au premier rang desquels une actualité internationale particulièrement chargée. Cette dernière a monopolisé l'attention médiatique, réduisant à la portion congrue la bande passante disponible pour traiter de la campagne des élections municipales.

Ainsi, l'année 2026 commença le 3 janvier par une saturation des écrans par les images stupéfiantes de l'opération commando menée par les États-Unis pour capturer le président vénézuélien Maduro dans sa résidence de Caracas. Quelques jours plus tard, Donald Trump réitérait son « besoin » de contrôler le Groenland avant de nier le 9 janvier la souveraineté du Danemark sur ce territoire. En réaction, le 15 janvier, différentes armées européennes envoyaient un contingent de soldats pour réaffirmer la souveraineté danoise sur le Groenland et l'appartenance de ce territoire à l'Union européenne. La crise groenlandaise s'était à peine (momentanément ?) apaisée que l'attention médiatique allait être totalement aimantée par la publication par la justice américaine le 30 janvier d'un nouveau lot volumineux de documents des « Epstein Files ». La découverte de liens entre le prédateur sexuel et de nombreuses personnalités en vue, en France comme à l'étranger, tint en haleine médias et opinion pendant plusieurs semaines. Caroline Lang était interviewée sur sa relation avec Jeffrey Epstein le 5 février sur BFMTV ; son père, Jack Lang, démissionnait le 7 février de la présidence de l'Institut du monde arabe et c'est le 23 février – soit à trois semaines du premier tour des élections municipales – que Le Monde publiait une enquête qui fit grand bruit intitulée « La troublante intimité du clan Lang avec Jeffrey Epstein ». 

Parallèlement, après l'accalmie observée au Groenland, un nouveau foyer de tensions géopolitiques se ravivait avec l'annonce par Donald Trump, le 26 janvier, de l'envoi dans le golfe Persique d'un porte-avions et de son groupe aéronaval. Deux semaines plus tard, on apprenait le 13 février – à un mois du premier tour des municipales – qu'un second porte-avions américain allait être déployé dans la zone. Le déclenchement des hostilités intervint le 28 février, avec une première vague de frappes dévastatrices israélo-américaines sur l'Iran.

Ainsi, à partir de la fin janvier 2026, l'espace médiatique français a plongé, d'abord, dans une ambiance de veillée d'armes, experts et généraux en retraite se succédant sur les plateaux, puis à partir de fin février, en émissions spéciales, les informations étant scandées par les duplex avec les envoyés spéciaux déployés dans la zone de conflit et les bilans pluriquotidiens des bombardements aériens israélo-américains et des attaques de drones et de missiles iraniens.

Cette omniprésence de l'actualité internationale dans l'espace médiatique français au cours des premiers mois de l'année 2026 a réduit d'autant le temps d'antenne et d'écran disponible pour traiter de l'actualité nationale et des municipales. Sur les mois de janvier et de février 2014, période précédant les élections municipales qui eurent également lieu en mars cette année-là, « C dans l'air », programme phare du paysage télévisuel français diffusé sur France 5, ne consacra pas moins de 13 émissions à la politique nationale. En janvier et février de cette année, seules 4 émissions de « C dans l'air » ont traité de ce sujet, contre 36 évoquant la situation internationale.

Mais la campagne des municipales n'a pas uniquement souffert de la concurrence d'une actualité internationale très chargée. Elle a également pâti du fait que le camp présidentiel décide, selon la formule désormais consacrée, d'« enjamber le scrutin ». Contrairement à ce qu'on observait lors des campagnes municipales se déroulant avant l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, la coalition présidentielle, peu implantée sur le terrain et redoutant sans doute une déconvenue électorale, présenta très peu de listes estampillées « majorité présidentielle ». À quelques exceptions près (Annecy, Lille, Bordeaux…), les candidats macronistes se présentèrent le plus souvent dans le cadre de listes d'union et de rassemblement (la plupart du temps avec la droite). De la même façon, les membres du gouvernement et le couple exécutif se sont très peu impliqués dans la campagne et n'ont pas multiplié les déplacements sur le terrain ou les meetings. La faible présence de représentants du camp présidentiel et le non-engagement de l'exécutif dans la campagne ont dénationalisé ce scrutin. Traditionnellement dans les villes, grandes et moyennes, les élections municipales s'apparentaient à des élections de mi-mandat et revêtaient une dimension nationale, une partie des électeurs se mobilisant pour soutenir ou pour sanctionner les représentants du camp présidentiel. Cette année, ce ressort a beaucoup moins fonctionné, ce qui a sans doute pesé à la baisse sur la participation. D'après les données de l'Ifop, 74% des électeurs ayant participé aux municipales cette année indiquaient que leur vote ne tenait pas compte de l'action du président et du gouvernement, contre 65% seulement par exemple lors des élections municipales de 2008.          

L'enjambement de la campagne par le camp présidentiel et sa conséquence, la neutralisation du traditionnel vote sanction dans les villes, ont contribué à affaiblir l'importance de ce scrutin aux yeux des Français comme des médias, accaparés par ailleurs par une actualité internationale très chargée. Ces facteurs conjoncturels se sont ajoutés au phénomène tendanciel de la prise de distance avec la vie politique locale, évoqué précédemment. Ce désintérêt croissant peut être mesuré grâce à un baromètre de l'Ifop, qui quantifie tous les mois quels sont les sujets ayant animé les conversations des Français. Comme l'indique le graphique ci-dessous, à la mi-février 2008, pas moins de 62% des Français avaient évoqué avec leurs proches la campagne des élections municipales qui allaient se dérouler quelques semaines plus tard, dans le courant du mois de mars. Cette présence des municipales dans les conversations de nos concitoyens n'a fait depuis que reculer, scrutin après scrutin, pour atteindre le score de 48% cette année.

2008-2026 : évolution de la part de Français ayant parlé avec leurs proches de la campagne pour les élections municipales

Cette moindre appétence ne s'est pas observée que lors de la campagne, mais également au soir du premier tour et à l'annonce des résultats. Les soirées électorales organisées par les trois principales chaînes (TF1, France 2 et France 3) avaient rassemblé pas moins de 14,2 millions de téléspectateurs au soir du premier tour des municipales le 9 mars 2008. Six ans plus tard, l'audience cumulée était tombée à 11,4 millions le 23 mars 2014 et, le 15 mars dernier, ce chiffre s'établissait à seulement 10,8 millions. Depuis 2008, les chaînes d'information en continu sont, certes montées en puissance, mais les soirées électorales proposées par les grandes chaînes demeurent un point de repère structurant et le fait que ces programmes voient leur audience s'effriter singulièrement (-25% de téléspectateurs par rapport à 2008) constitue un indice supplémentaire du désintérêt d'une part croissante de la population avec ce rendez-vous électoral.

Une baisse de la participation nettement plus forte dans les communes rurales

Après avoir évoqué les différents ressorts de l'abstention, il nous faut maintenant nous pencher sur l'évolution de la participation en fonction des strates de communes, car, comme on va le voir, si la baisse de la participation a été un phénomène général, elle a été nettement plus marquée dans certains types de communes.

Comparaison du taux de participation au premier tour des municipales entre 2014 et 2026 en fonction de la taille de la commune
Taille de la commune 2014 2026 Écart
Moins de 1 000 habitants 77,2% 66,1% -11,1 points
De 1 000 à 3 499 habitants 68,4% 59,6% -9,2 points
De 3 500 à 9 999 habitants 65% 57,2% -7,8 points
De 10 000 à 19 999 habitants 60,2% 54,7% -5,5 points
20 000 habitants et plus 55,7% 52% -3,7 points
Ensemble 63,6% 57% -6,6 points

De manière traditionnelle, en 2014 comme en 2026, le taux de participation a été nettement plus élevé dans les communes rurales que dans les villes. Mais parallèlement, c'est précisément dans ces espaces ruraux que la baisse de la participation a été la plus forte avec un recul de près de dix points dans les communes de moins de 3500 habitants, contre un recul de seulement 3,7 points dans les villes de plus de 20 000 habitants.

Dans les communes de moins de 1000 habitants, la fin du panachage, pratique qui consistait pour l'électeur à pouvoir biffer des noms de candidats d'une liste ou à en ajouter d'autres, a certes modifié la donne et supprimé un ressort puissant qui pouvait inciter au vote. Le dépouillement des votes et la proclamation des résultats étaient en effet dans ces villages l'objet d'une attention particulière de la part de nombreux habitants qui pouvaient ainsi jauger la popularité d'untel ou la disgrâce de tel autre, dans une configuration mêlant démocratie la plus élémentaire et rivalités ou relations interpersonnelles. Toutefois, dans les communes de 1000 à 3500 habitants, la possibilité du panachage n'a pas été supprimée entre 2014 et 2026 et, pourtant, la participation y a également beaucoup reflué. La fin du panachage ne peut donc pas expliquer à lui seul l'importante baisse de la participation dans le monde rural.

De la même façon, la parité hommes-femmes sur les listes, qui n'était jusqu'à présent pas obligatoire dans les communes de moins de 1000 habitants, est entrée en vigueur pour ce scrutin. Cette disposition, critiquée par certains maires ruraux – car rendant, selon eux, plus difficile la constitution des listes dans les petites communes –, a sans doute pu jouer également à la baisse sur la participation, dans la mesure où cette dernière chute significativement quand le nombre de listes en présence dans une commune passe de deux à une seule, nous y reviendrons. Toutefois, cette imposition de la parité n'est pas intervenue entre 2014 et 2026 dans les communes de 1000 à 3500 habitants et, pour autant, la participation a y aussi significativement reculé.  

Pour résumer, les nouvelles règles électorales (fin du panachage et parité) introduites lors de ce scrutin dans les communes de moins de 1000 habitants ont contribué à y accroître la baisse générale et significative de la participation dans les zones rurales. Dans les communes de 1000 à 3500 habitants, strate de communes se rattachant également au monde rural, la baisse de la participation a en effet été de 9,2 points, alors même que les règles électorales n'avaient pas été modifiées pour ce scrutin pour ce type de communes. La baisse est plus accusée encore dans les communes de moins de 1000 habitants, à -11,1 points. Il existe donc un écart de 1,9 point entre le recul de la participation entre ces deux strates de communes, différentiel que l'on peut attribuer au seul effet de la modification des règles électorales dans les communes de moins de 1000 habitants.  

D'autres facteurs doivent donc être convoqués pour expliquer cette chute importante de la participation dans les communes rurales. L'un d'entre eux réside dans la diminution du nombre de listes en présence dans ce type de communes. D'une manière générale, quand une seule liste se présente dans une commune, la participation est nettement plus faible que quand au moins deux listes s'affrontent. Si la présence d'un nombre important de listes ne dope pas significativement et linéairement la participation, le fait que l'électeur ait le choix (a minima entre deux listes) ou pas (présence d'une liste unique) joue en revanche puissamment sur la participation. Au premier tour des municipales en 2026, la participation atteignait ainsi seulement 62,5% dans les communes de moins de 1000 habitants dans lesquelles le choix électoral se résumait à une seule liste, contre une participation de 79,3% dans les communes de même taille, où deux listes étaient en concurrence. Même différentiel de participation très substantiel dans les communes de 1000 à 3500 habitants : 52,2% de participation moyenne dans les communes à liste unique, contre 67,5% dans celles où deux listes étaient présentes. Or, comme le montre le tableau suivant, dans la France des villages, des bourgs et des chefs-lieux de canton, la proportion de communes dans lesquelles une seule liste se présentait (et où le choix offert aux électeurs se réduisait en substance au fait de voter pour cette liste ou de ne pas voter) a nettement augmenté en 2026.

Dans l'écrasante majorité des communes de moins de 1000 habitants, l'offre électorale se résumait donc à une liste ; c'était également le cas dans la majorité de celles de moins de 3500 habitants et dans une part croissante de celles de 3500 à 9999 habitants. Et cette augmentation de la proportion des communes à liste unique a significativement pesé à la baisse sur la participation en réduisant d'autant le choix proposé aux électeurs.

Cette diminution du nombre de listes se présentant dans ces communes et cette chute des vocations constituent une illustration de l'usure de l'engagement civique dans le monde rural. Mais, parallèlement à cette crise des vocations, s'est également manifestée une fatigue démocratique plus générale concernant non pas le fait de se présenter sur une liste, mais touchant l'acte démocratique élémentaire : le vote. Qu'une seule liste soit présente ou que les citoyens aient le choix entre deux listes ou plus, dans tous les cas de figure, la participation au premier tour des municipales a en effet reculé dans ces petites communes par rapport à 2014.

Comparaison de la proportion de communes où une seule liste se présentait au premier tour des municipales entre 2014 et 2026
Taille de la commune 2014 2026 Évolution
Moins de 1 000 habitants (*) 79% –
De 1 000 à 3 499 habitants 40,8% 52,2% + 11,4 points
De 3 500 à 4 999 habitants 19,6% 29,7% + 10,1 points
De 5 000 à 9 999 habitants 8,4% 17,1% + 8,7 points

(*) Les données du ministère de l'Intérieur ne permettent pas d'identifier, pour le scrutin de 2014, le nombre de listes dans cette strate de communes.

Évolution de la participation au premier tour entre 2014 et 2026 dans les petites communes en fonction du nombre de listes en présence
  Communes où se présentait une seule liste Communes où se présentaient deux listes ou plus
Nombre d'habitants 2014 2026 Évolution 2014 2026 Évolution
1 000 à 3 499 hab. 60,9% 52,2% -8,7 pts 73,5% 67,7% -5,6 pts
3 500 à 4 999 hab. 56% 47,2% -8,8 pts 68,3% 62,5% -5,8 pts
5 000 à 9 999 hab. 53% 43,7% -9,3 pts 64,9% 59,6% -5,3 pts

On notera toutefois un effet cumulatif des deux phénomènes : la baisse tendancielle de la participation entre 2014 et 2026 est encore amplifiée dans les communes où ne se présentait qu'une seule liste.

Fatigue démocratique et dévitalisation du fait communal en milieu rural

Comme on l'a vu, la diminution du nombre de listes, réduisant le choix électoral à une seule liste dans la majorité des communes rurales, a pesé significativement sur la participation des habitants au scrutin. Cette crise des vocations n'a pas affecté en premier lieu le personnel politique déjà en place. En effet, d'après les calculs de Pierre-Henri Bono, par rapport à ce que l'on observait en 2014, la proportion de maires sortants se représentant est demeurée très stable dans les communes de moins de 3500 habitants. On note toutefois dans les plus petites communes une érosion du taux de représentation parmi les mairesses (mais ces dernières ne constituaient que 20% des maires en exercice dans ces communes).

Évolution de la proportion de maires se représentant dans les communes de moins de 3500 habitants

Source : Pierre-Henri Bono, Panorama statistique des élections municipales, note de recherche du Cevipof, collection Municipales 2026, n°1, mars 2026..

Si l'offre électorale s'est restreinte, c'est donc d'abord parce que l'appétence pour l'engagement municipal a reculé parmi les habitants des communes rurales et qu'il ne s'est souvent pas trouvé suffisamment de citoyens et de citoyennes (parité des listes oblige) pour constituer une seconde liste face à celle du maire sortant. Tout se passe comme si l'animation de la démocratie locale reposait en milieu rural sur un môle restreint d'individus engagés et impliqués, mais que ce vivier peinait à se renouveler et à susciter de nouvelles vocations parmi les administrés de ces communes. Face à cette situation, deux lectures sont possibles. L'hypothèse optimiste serait que les habitants de ces communes rurales étant très majoritairement satisfaits de l'action de leur maire (à plus de 70% d'après les données de l'Ifop), la volonté de s'engager pour le remplacer et porter à la mairie une autre équipe municipale n'était guère répandue. Selon l'hypothèse pessimiste, un nombre croissant d'habitants prendraient leur distance avec la vie locale et municipale et adopteraient une posture de citoyens-consommateurs et non plus de citoyens engagés, attitude d'ailleurs régulièrement dénoncée par les maires quand ils sont interviewés sur leur quotidien d'élus et leur vécu de premiers édiles. Ces deux pistes ne sont pas antinomiques et jouent sans doute de manière cumulative et combinée dans ce déclin de l'engagement local dans les communes rurales par rapport au scrutin de 2014.

Mais un autre paramètre pèse également dans le moindre engouement pour la vie communale. Il trouve son origine dans la modification au plan territorial du paysage institutionnel entre ces deux scrutins. En 2015, la loi NOTRe (nouvelle organisation territoriale de la République) est venue renforcer la logique des intercommunalités. La gestion d'un service commun par l'Établissement public de coopération intercommunale (EPCI) devient ainsi la règle et la gestion du service par la commune l'exception. Cette loi relève par ailleurs très significativement le seuil minimal de population autorisé pour un EPCI de 5000 à 15 000 habitants. Cette disposition a conduit de très nombreuses communautés de communes à se regrouper et à fusionner. Alors que l'on comptait 2409 communautés de communes en 2010 et que le nombre s'était déjà réduit à 1842 en 2014, leur nombre était, au terme de l'application de la loi NOTRe, ramené à 992 en 2023, soit une division par deux par rapport à 2014 et par 2,5 par rapport à 2010.

2010-2025 : évolution du nombre de communautés de communes

Mécaniquement, le périmètre géographique de la plupart des communautés de communes s'est significativement accru, tout comme le nombre de communes les constituant, le nombre moyen de communes par communautés de communes passant de 13 en 2010 à 26 aujourd'hui. Si, sur le plan administratif et financier, une rationalisation de la carte de l'intercommunalité pouvait sans doute s'entendre, la création de ces structures rassemblant en moyenne une trentaine de communes a incontestablement éloigné les citoyens du pouvoir décisionnaire. De surcroît, les compétences dévolues aux communautés de communes sont loin d'être négligeables et touchent à la vie quotidienne des populations. Elles concernent en effet la création et la gestion des zones d'activités, l'élaboration du Plan local d'urbanisme intercommunal, la collecte et le traitement des déchets ménagers, mais aussi la gestion de l'eau et de l'assainissement. Le transfert de cette dernière a suscité de nombreuses oppositions de la part de villages qui s'estimaient dépossédés d'une précieuse ressource communale. Vu de Paris ou depuis les grandes métropoles régionales, ce débat peut sembler clochemerlesque et d'un autre temps, mais c'est méconnaître et sous-estimer la place et l'importance de l'eau et des sources à la fois dans l'histoire et l'imaginaire de la France rurale (qu'on pense seulement à Manon des sources de Pagnol), mais aussi dans la vie contemporaine de ces territoires, l'approvisionnement en eau saine et non polluée devenant un vrai enjeu. D'ailleurs, au terme d'un long combat relayé par plusieurs sénateurs, des maires ruraux viennent d'obtenir l'abrogation de cette décision pour les communes qui avaient jusqu'ici refusé de s'y soumettre. Toutefois, pour la plupart des communes rurales, cette compétence a déjà été transférée et le retour en arrière n'est pas autorisé.

Qu'il s'agisse de la question de l'eau ou de celle des déchets, du développement économique local comme de l'urbanisme, sur tous ces sujets sources de débats, de demandes ou de récriminations régulières de la part des administrés, les maires ruraux sont désormais obligés de renvoyer vers l'« interco » ou la « com' com'». Se diffuse ainsi progressivement, dans la France des bourgs et des villages, l'idée que « la mairie n'est plus aux manettes » sur tous ces dossiers et que la décision et l'action résident désormais ailleurs, dans une structure aux contours flous et au fonctionnement opaque ou complexe. Dans ces territoires ruraux, la commune a toujours été présentée comme la brique élémentaire de la République et comme le précieux creuset où s'exerçait une démocratie à hauteur d'homme. Les habitants des bourgs et des villages se rendaient massivement aux urnes pour élire un maire qu'ils connaissaient et croisaient fréquemment, lui confiant ainsi la charge des affaires communes et des services de base. Mais au fur et à mesure que la municipalité s'est vue dépossédée de son pouvoir d'agir, par insuffisance budgétaire (les communes rurales n'ayant, par exemple, souvent pas la surface financière pour faire face, seules, au traitement des déchets) ou par décision législative, le subtil équilibre qui s'était patiemment construit et sur lequel reposait la démocratie communale a été rompu. Pourquoi encore voter pour le maire du village ou du bourg s'il n'a plus véritablement prise sur les enjeux du quotidien et si désormais les décisions et les arbitrages se prennent ailleurs ?

La loi NOTRe n'est que la dernière d'une longue série de réformes ayant modifié le paysage institutionnel local. En 2010, un autre texte avait, par exemple, mis fin à la clause de compétence générale pour les communes, rendu obligatoire l'adhésion de chaque commune à un EPCI et incité à la création de communes nouvelles sur la base de fusions de rapprochement.   

Mais, parallèlement à cette modification du cadre institutionnel, la sociologie et la démographie du monde rural ont également nettement évolué en trente ans. Les campagnes françaises, parfois présentées comme immuables, se sont beaucoup transformées durant cette période. Le poids du monde agricole, qui avait déjà diminué depuis les années 1970 et 1980, a encore baissé, le nombre d'agriculteurs étant divisé par plus de deux : 740 000 en 1995 contre 350 000 seulement en 2025. Autres figures traditionnelles du monde rural, les chasseurs ont vu leurs affectifs se contracter très significativement, en passant de 1 520 000 détenteurs de permis de chasse en 1995 à 950 00 en 2025. Ces évolutions ne sont pas anodines dans la mesure où elles ont influé sur la sociabilité locale. Agriculteurs comme chasseurs – mais l'on pourrait également citer les artisans et les commerçants – appartenaient à des réseaux d'interconnaissance qui maillaient ces communes. La plupart d'entre eux étaient nés dans ces villages et dans ces bourgs et connaissaient familialement ou par le biais de fréquentations quotidiennes et anciennes beaucoup des autres habitants. Par-delà ces figures traditionnelles emblématiques, toute une partie de la population rurale jouissait de ce que le sociologue Nicolas Renahy appelle un « capital d'autochtonie ». Mais, au gré du déclin des effectifs agricoles, de la diminution du nombre de commerçants, d'artisans et de chasseurs et de l'arrivée de populations nouvelles non originaires « du coin » attirées par le cadre de vie ou des coûts du logement plus abordables qu'en ville ou que dans les couronnes péri-urbaines, la sociabilité locale s'est transformée et les réseaux d'interconnaissance se sont distendus. Nombreux sont les maires ruraux à déclarer aujourd'hui qu'ils ne connaissent plus qu'une part de la population de leur commune, alors qu'il y a une trentaine d'années, leurs prédécesseurs disposaient d'une bien meilleure connexion et osmose avec leurs administrés d'alors. L'émergence de cette nouvelle population rurale, non issue du terroir et moins insérée dans le tissu associatif ou relationnel local, est apparue au grand jour lors de la mobilisation des « gilets jaunes ». Quand les maires des zones concernées se sont rendus sur les ronds-points ou les barrages filtrants, ils ont souvent constaté que toute une frange des personnes présentes, bien qu'habitant dans la commune ou à proximité, leur était inconnue.

Et quand on compare l'évolution de la participation électorale sur trente ans dans les différentes strates communales, sa spectaculaire chute dans les petites communes s'éclaire alors.

1995-2026 : évolution de la participation du premier tour des municipales en fonction de la taille de la commune

La modification profonde de la composition de la population rurale n'a pas été sans effet sur la sociabilité villageoise, comme sur le sentiment d'appartenance à une communauté locale, qui s'appelle institutionnellement une… commune et pour la direction de laquelle on est amené à voter aux élections municipales. Parallèlement, la création de vastes communautés de communes et la mutualisation dans ces EPCI de nombreuses compétences ayant trait à la vie quotidienne des habitants et qui relevaient historiquement des municipalités ont contribué à affaiblir le pouvoir communal. La mairie du village ou du bourg n'étant plus un lieu et un enjeu de pouvoir et de décision, pourquoi alors se rendre aux urnes ?  

L'impressionnante chute de la participation électorale aux élections municipales dans les communes rurales depuis trente ans acte ainsi l'érosion de la vitalité démocratique dans ces territoires sous l'effet de la montée en puissance des structures intercommunales. Dans ce contexte, ne serait-il pas temps de faire élire l'exécutif de ces dernières au suffrage universel direct, dès lors que ce sont elles qui désormais concentrent beaucoup des prérogatives régissant le quotidien des habitants des espaces ruraux ?