Additionnez les effets de la crise pétrolière de 1973, résultat de la guerre du Kippour, à ceux de la crise de 1979 déclenchée par la révolution islamique iranienne. Puis ajoutez-y les conséquences sur la distribution de gaz naturel de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Cela vous donnera une idée de l’ampleur de la crise énergétique à laquelle nous faisons face avec l’attaque israélo-américaine en Iran et la réponse du régime iranien.
C’est avec cette comparaison simple que l’une des sommités dans le domaine énergétique, Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), présente la crise actuelle. Un éclairage intéressant venant du dirigeant d’une organisation autonome qui a justement été créée à la suite du choc pétrolier de 1973 pour assurer la sécurité énergétique de ses pays membres, dont le Canada. Lundi dernier, devant le National Press Club of Australia à Canberra, Fatih Birol a affirmé que “face à la plus grande crise énergétique de l’histoire, aucun pays n’échappera aux conséquences économiques causées par la guerre en Iran”.
Selon Fatih Birol, les dirigeants du monde n’ont pas bien saisi les dommages collatéraux probables de cette guerre à l’échelle de la planète. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement la distribution mondiale de pétrole et de gaz qui est touchée, mais également l’ensemble des chaînes d’approvisionnement et des services dans le monde qui ont besoin d’énergie pour faire rouler l’économie. Et ce n’est que le début des conséquences sur l’économie mondiale si la guerre continue. L’AIE a déjà commencé à recommander à ses membres des mesures d’économies d’énergie, que ce soit augmenter le recours au travail à distance, abaisser les limites de vitesse sur les autoroutes ou diminuer le transport aérien civil en général.
Yvan Cliche, fellow et spécialiste en énergie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), avoue que son milieu est “berlu” depuis le déclenchement de cette guerre que plusieurs spécialistes croyaient quasi impossible au vu du prix à payer par les économies du monde.
“Le marché financier n’a pas l’air de réagir tant que ça en matière d’augmentation des prix parce que, justement, tout le monde se dit que ça ne se peut pas que ça dure longtemps. Ce serait vraiment se tirer dans le pied. Les prix du pétrole pourraient être beaucoup plus élevés”, souligne Yvan Cliche. Certains analystes parlent de 200 dollars américains le baril, dit-il, alors qu’il était autour de 70-80 dollars américains avant la crise et qu’il est autour de 100 ces temps-ci.
C’est pour cette raison que certains analystes pensent que le pire est à venir, surtout si la guerre devait se poursuivre. Dans les années 1970, le prix du pétrole avait fini par être multiplié par quatre.
Jean-Thomas Bernard, professeur auxiliaire au Département de science économique de l’Université d’Ottawa, venait d’entrer en poste au moment des crises pétrolières des années 1970 et il se souvient très bien de l’effet de l’augmentation des prix du pétrole à l’époque. “Ça peut très certainement être de cette ampleur-là encore cette fois-ci. À peu près tous les modes de transport reposent encore presque exclusivement sur le pétrole. L’aviation, le transport maritime ou par camion, les équipements de construction sur les sites miniers, etc.”
Il demeure assez optimiste malgré tout. “À l’époque, les prix avaient redescendu assez rapidement, rappelle-t-il. Avec l’intégration économique mondiale et la libéralisation des échanges, plus grandes aujourd’hui, ça se fera probablement encore plus rondement.”
Deux choses favoriseront un retour à la normale, selon le professeur. La première, c’est que les véhicules d’aujourd’hui ont une bien meilleure consommation d’essence qu’en 1970. Il en faut moins pour rouler plus. La seconde, c’est que les États risquent, à son avis, d’être beaucoup moins interventionnistes qu’à l’époque. La politique énergétique canadienne avait consisté à subventionner la consommation pétrolière pour garder les prix bas tout en favorisant la consommation de pétrole canadien, ce qui avait mené à un “énorme déficit que le pays a mis des années à rembourser”.
Malgré son optimisme, Jean-Thomas Bernard voit néanmoins une ombre planer sur l’économie : “Les crises du pétrole ont mené à une stagflation dans les années 1980 [au Canada et dans plusieurs autres grandes économies]. On avait à la fois l’inflation et le chômage qui augmentaient (alors que la croissance économique était faible ou en récession). Beaucoup de pays n’étaient pas adaptés à la nouvelle réalité et avaient encore du vieil équipement qui utilisait principalement du pétrole, même si les prix augmentaient. Ces industries étaient donc de moins en moins rentables. Ça a été désastreux”, rappelle le professeur.
Stagflation, un mot qui évoque de bien mauvais souvenirs pour Yvan Cliche, du CÉRIUM, qui est sorti de l’université avec ses deux maîtrises exactement à ce moment-là. Incapable de se trouver un emploi, il a longtemps été poussé à prendre des contrats à la pièce, comme bien des travailleurs de l’époque. Une précarité difficile alors que l’inflation comme les taux d’intérêt étaient élevés.
Plus la crise actuelle durera, plus on se rapprochera du scénario catastrophe de la stagflation. Mais la crise a déjà une telle ampleur que même si elle s’arrêtait demain, elle aurait assurément des effets importants sur les économies mondiales.
À court terme, “les prix de l’énergie devraient augmenter, puisque le marché va donner une prime de risque au pétrole et au gaz qui viennent de cette région-là. Nécessairement, les prix vont être plus élevés que si on n’avait pas eu la crise”, évoque Yvan Cliche. “Mais [même si le conflit se termine], les gens voudront aussi une conviction bien établie que la situation est revenue comme avant, qu’il n’y a pas de risque de déclenchement d’un nouveau conflit, et les assureurs vont probablement demander des primes le temps que la situation ou le niveau de confiance soient rétablis.”
À long terme, tout comme les crises des années 1970 ont créé des changements titanesques à l’échelle mondiale (passage au nucléaire de la France et du Japon, création de l’AIE, électrification du chauffage au Québec, par exemple), la crise actuelle devrait aussi favoriser des modifications pour prioriser la sécurité d’approvisionnement nationale de chaque pays et limiter leurs vulnérabilités énergétiques.
“En gros, on parle du trilemme énergétique : la sécurité d’approvisionnement, le prix et la dimension environnementale. Le triangle va bouger, la priorité ne sera plus l’environnement, mais la sécurité d’approvisionnement”, explique Yvan Cliche. “On va voir les pays vouloir utiliser leurs ressources locales, avec une accélération de la transition énergétique vers les énergies renouvelables (solaire et éolien). Pas parce que c’est vertueux, pas pour les changements climatiques, mais parce qu’il est impossible d’avoir un embargo sur le soleil et le vent.”
La réaction des pays pour diminuer le risque énergétique et politique dans leur approvisionnement et les investissements qui en découleront pourraient cependant nous mener aux mêmes problèmes de stagflation que dans les années 1980. Ce sera d’autant plus vrai dans les économies qui ne sont pas du tout adaptées à un tel virage énergétique.
C’est pourquoi certains pays asiatiques (Inde, Corée du Sud, Philippines, Vietnam, Thaïlande, par exemple) ont choisi de retourner à l’utilisation du charbon (une ressource locale pour plusieurs) pour pallier leur perte. Tout comme l’a fait l’Allemagne au début de l’invasion russe en Ukraine. Mais c’est aussi pourquoi d’autres tentent tout simplement de négocier directement avec l’Iran (qui affirme laisser passer les “navires non hostiles” dans le détroit d’Ormuz) pour que le pays ouvre le passage à leurs bateaux, en rappelant au régime iranien qu’il ne s’agit pas de leur guerre. On peut penser ici à des pays comme le Japon, la Chine, l’Inde, le Pakistan et la Malaisie.
L’Iran avait averti dès le début du conflit qu’il chercherait à faire payer autrement le prix de cette attaque israélo-américaine, n’étant pas en mesure de répondre coup pour coup face à des puissances militaires. Une stratégie de “survie par le chaos” pour mettre de la pression sur ses agresseurs via leurs alliés. Visiblement, cette stratégie porte tranquillement ses fruits au vu des effets sur l’économie mondiale.





