Comme de nombreuses femmes de sa génération, l'auteure de Pourquoi je mens (1) a été marquée par la disparition de Loana Petrucciani, le 25 mars 2026. Elle brosse le portrait d'une icône en quête éperdue d'amour depuis l'enfance, dans lequel nombreuses sont celles à s'être reconnues.
«Lorsque j'avais une dizaine d'années, j'ai participé à un concours de nouvelles et raconté l'histoire d'une petite fille dont les regards extérieurs atteignaient physiquement le corps. Si on l'observait de dos, une légère brûlure apparaissait entre ses omoplates. Des yeux fixés sur l'une de ses épaules, son front, ses cuisses, avec plus ou moins d'insistance, faisaient naître un bleu, une rougeur, une véritable plaie selon l'intensité du regard porté. Comme des coups. Je sais aujourd'hui que cette histoire provenait d'un paradoxe en moi : l'irrésistible envie d'être regardée, mêlée au sentiment d'être totalement invisible.
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Je me souviens avoir repensé à cette petite histoire en observant, comme cela m'est parfois arrivé, les images postées sur les réseaux sociaux de Loana. Sur l'une d'elles en particulier, je la revois posée sur un rocher au milieu des embruns, dans le sud de la France. Loana lève lentement les bras vers le ciel pour mimer un geste de joie, mais son mouvement trahit l'effort, la douleur est presque palpable ; c'est une imitation, un rituel qui lui coûte. La légèreté attendue se heurte au poids invisible de son corps, criblé par l'accumulation des regards, percé par leur absence autant que par leur excès.
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Je me souviens, alors que je ne vivais pourtant pas en France, du prénom de cette jeune femme faisant irruption du jour au lendemain, et du sentiment que fit naître cette apparition chez bon nombre de jeunes filles de mon âge à l'époque : celui que l'on pouvait éclore subitement, jaillir dans le regard des autres si l'on s'en donnait la peine. Loana a tracé pour nous ce chemin, dans une immense solitude. Elle fut l'une des premières de sa génération à servir de cobaye, à illustrer l'attrait irrésistible comme l'horreur d'un corps inconnu soudain exposé. Son audace nous fascinait autant qu'elle nous inquiétait.
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Je me souviens d'une amie qui, à l'époque — alors que les émissions de télé-réalité commençaient à saturer les programmes, m'avait dit : « Bientôt, il n'y aura plus assez de candidats. On viendra nous réquisitionner, la France va être à court de cobayes. » Et c'est exactement ce que Loana incarnait : la première expérience publique, fragile et totale, d'un spectacle qui allait s'abattre sur toute une génération.
Plutôt mal accompagnée que seule
Loana incarne ces enfances dans lesquelles on se sent invisible. Elle décrit ses relations amoureuses comme autant de tentatives désespérées de combler un vide intérieur, cette peur constante d'être abandonnée. Sur la célébrité après Loft Story, elle raconte avoir été submergée par un monde qui voulait la voir exister selon ses règles, et l'exposait avant même qu'elle ait eu le temps de construire les siennes. « Même quand on me parlait, j'avais l'impression qu'on ne me voyait pas vraiment », écrit-elle dans son autobiographie.
Je ne connais pas son lien aux hommes, mais si je devais romancer son histoire, je crois que je pourrais le deviner. J'imaginerais une femme qui, comme je l'ai souvent pensé moi aussi, préfère être mal accompagnée que seule. Je crois que je comprendrais son besoin, que je ne fais que deviner : choisir l'expérience du bonheur, même éphémère ou vouée à être foudroyée, plutôt que rien. Préférer le souvenir d'un passage, les traces d'une présence tout juste disparue, plutôt que de n'avoir rien à éprouver du tout, rien à regretter ou à retenir. La douleur de l'amour plutôt que le manque d'amour.
Il y a une blessure plus cruelle encore que le sentiment de ne pas avoir été aimée, celle de ne jamais avoir su qui nous portait cet amour
Un sentiment d'invisibilité
Et là aussi, je ne fais qu'imaginer : le geste désespéré qui consume, hante, qui pousse à se tendre au point de se montrer aveuglément, à se donner jusqu'à s'effacer, jusqu'à disparaître dans la clarté crue, offrant chaque parcelle d'elle-même, chaque ombre, chaque fissure, jusqu'à ce qu'il ne reste rien d'elle. Jusqu'à ce que son propre corps et son identité semblent se dissoudre dans l'exposition totale. L'espoir d'une enfant marquée par le sentiment d'invisibilité resurgit dans son existence de femme, au point de sacrifier toute frontière entre soi et les autres, jusqu'à devenir un fantôme de soi dans le flux de l'attention.
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Loana grandira sans connaître son père. Il y avait peut-être, dans l'absence de ce dernier, la même étrangeté que dans le regard public qui l'épiait chaque jour : une présence constante et sans contour. Cette double tutelle — de sa famille réelle et de sa célébrité médiatique — façonnera l'enfant qu'elle est restée : fragile, contrainte d'inventer l'amour où elle peut. Il y a une blessure plus cruelle encore que le sentiment de ne pas avoir été aimée, celle de ne jamais avoir su qui nous portait cet amour.»
(1) Pauline Klein est l'auteure de six romans dont le dernier, Pourquoi je mens, est paru chez L'Arbalète – Gallimard, en mars.





