Sur son audacieux premier album solo, le musicien va aussi loin que possible dans sa quête du Graal musical, et invite Thom Yorke de Radiohead et Nick Cave au micro.
S’il est connu comme le bassiste bondissant des Red Hot Chili Peppers, Flea a depuis l’enfance une prédilection pour un autre instrument : la trompette. “Extraordinaire invention de cuivre, elle est la reine des instruments“, écrit-il dans son autobiographie, Ados sous acide, parue en 2019. Et s’il est un musicien emblématique du rock, Flea a été élevé au jazz, qu’il tient depuis toujours en haute estime.
Sur son premier album solo, l’enthousiasmant Honora, publié vendredi, il rend donc hommage à ses premières amours la trompette et le jazz, mais il les ancre dans le présent avec une grande liberté.
Né en Australie, puis grandi à Los Angeles dans une famille dysfonctionnelle, Michael Balzary (de son vrai nom) est initié au jazz par son beau-père, le bassiste Walter Urban Jr, par ailleurs toxicomane et violent. Flea se souvient néanmoins du ravissement lorsqu’il vit pour la première fois des musiciens jouer dans son salon. “C’était la plus belle chose que j’avais jamais vue, une telle intensité, une telle chaleur, un tel émerveillement. Du be-bop pur et dur“.
A ses yeux, “les trompettistes formaient l’élite” des jazzmen. Si bien qu’à 11 ans, il commence à pratiquer la trompette au collège. Il rêve alors d’égaler ses héros, à commencer par Dizzy Gillespie, son idole absolue, mais aussi Miles Davis et Clifford Brown.
“Dès la seconde où j’ai porté cette froide embouchure à mes lèvres (…), j’ai aspiré à sentir mon être entier vibrer à l’unisson d’une note. Quand j’en jouais bien, je vivais dans le présent infini“, se souvient-il dans ses mémoires. Cependant, à l’adolescence, trainer dans les rues prend le dessus, la drogue s’invite dans le tableau et son manque d’assiduité l’empêche d’atteindre l’excellence.
Devenu bassiste à 16 ans presque par hasard, sur la suggestion du premier guitariste des Red Hot Chili Peppers, son ami Hillel Slovak, mort d’une overdose en 1988, Flea n’a jamais vraiment arrêté la trompette. Ce premier album solo, il en caressait l’idée depuis trois décennies au moins. Mais c’est en 2022, à l’approche de ses 60 ans, que l’appel impérieux s’est fait sentir : s’il ne s’y mettait pas, il ne le ferait probablement jamais. Il a alors décidé de pratiquer durant deux ans la trompette quotidiennement, y compris en tournée avec les Red Hot, sous la houlette de Rickey Washington (le père de Kamasi Washington), et d’enregistrer ensuite un album, quel que soit le niveau atteint.
Le résultat, Honora, dépasse les espérances. Sur cet album aventureux mais très réussi, il va aussi loin que possible dans sa quête du Graal musical, ce savant mélange de prises de risque et d’harmonie. On y entend ses influences jazz mais aussi des échos de ses projets parallèles avec Thom Yorke (Atoms For Peace), ou Damon Albarn et Tony Allen (Rocket Juice & The Moon). S’y manifestent également son goût pour l’improvisation et son engagement tout entier dans la musique, et ce, avec une fraîcheur presque juvénile tout à fait admirable après 40 ans de carrière.
Après avoir hésité un temps à tenir tous les instruments, Flea a eu la sagesse de faire appel à des musiciens d’avant-garde pour l’entourer sur ce projet : le guitariste Jeff Parker (Tortoise), le saxophoniste Josh Johnson, également producteur du disque, ainsi que la bassiste Anna Butterss et le batteur Deantoni Parks, repérés dans le sillage de la grande Meshell Ndegeocello. Chad Smith (batterie) et John Frusciante (guitare) des Red Hot, viennent donner un coup de main, tout comme Warren Ellis.
De fait, c’est un album solo mais il en émane une réjouissante énergie collective, une intelligence de tous au service du son et de la magie du groove, qui tient résolument la baraque et relie entre eux les six inédits et quatre reprises qu’il contient.
Long de près de huit minutes, le manifeste A Plea, sous-titré Civil War, donne le ton en ouverture. Débuté à la basse, avec la vélocité qu’on lui connaît, puis à la trompette et au micro, c’est une lente progression pleine de surprises. Elle nous embarque sans crier gare à bord d’un tourbillon fougueux qui télescope Lalo Schifrin au Gil-Scott Heron des débuts, et dans lequel Flea, entre colère et détresse, s’inquiète de “la haine partout” et fait appel à notre humanité : “tout le monde veut juste être aimé” et “tout ce qui s’écarte de l’amour est lâcheté“, scande-t-il, nous invitant à “construire des ponts” et à “faire briller la lumière“.
On n’entendra plus guère sa voix avant le titre de clôture, mais celle de Thom Yorke de Radiohead, particulièrement douce et mélodieuse, comme sortie d’un songe, prend le relais sur le délicat Traffic Lights, associant une guitare et une trompette joueuses aux percussions organiques du Brésilien Mauro Refosco. Plus loin, c’est Nick Cave qui vient poser sa voix de crooner sur le splendide écrin musical nocturne élaboré pour la reprise Wichita Lineman de Jimmy Webb, peut-être le seul morceau qui ne s’intègre pas tout à fait sur ce disque.
On adore la lente montée hypnotique de Frailed, un dialogue d’une grande modernité entre Warren Ellis, tour à tour à la flûte et à l’alto (violon), et la trompette de Flea, qui lorgne ici sur Miles Davis. On fait une incursion dans le passé avec les digressions be-bop de Morning Cry, soutenues par la contrebasse élastique d’Anna Butterss.
A ce stade, Flea nous a déjà démontré qu’il est désormais un trompettiste accompli, sans être virtuose. Il achève de nous convaincre avec sa réinterprétation plaintive et poignante de Maggot Brain, le hit de Funkadelic (dont le leader George Clinton, qui avait produit le second album des Red Hot Chili Peppers, est une vieille connaissance). Tout comme son phrasé expressif sur l’envoûtante reprise, splendidement orchestrée et arrangée, de Thinkin About You de Frank Ocean, sur lequel il joue du flumpet, un hybride entre la trompette et le bugle.
Honora, qui est le prénom de la belle-mère iranienne de Flea, se referme sur Free As I Want To Be, un titre vibrant et sensuel, dans lequel le chÅ“ur répète comme un mantra “je suis aussi libre que je le souhaite“. Ce qui résume parfaitement cet album audacieux, tout autant que le vÅ“u que formulait Flea dès 1991 : faire “un album instrumental avec des rythmes profonds et hypnotiques, des mélodies planantes superposées et des méditations sur le groove.” On connait peu de sensations aussi merveilleuses que celle de tomber amoureux d’un album. S’y plonger avec volupté pour en découvrir tous les recoins, c’est tout ce qu’on vous souhaite à votre tour à l’écoute d’Honora.
Album “Honora” de Flea (Nonesuch / Warner) sort vendredi 27 mars
Flea est en concert à Paris les 28 et 29 mai à l’Alhambra (complet)




